Voyage amoureux au pays de l’esprit sain

Jean-Loup Chiflet choisit les plus beaux noms de l’humour de France et d’ailleurs. Un festival de bons mots, canulars, farces et attrapes. Un vrai cadeau de Noël.

Éric de Bellefroid
Voyage amoureux au pays de l’esprit sain
©Reporters

L’humour est en péril. À telle enseigne que, dès les prolégomènes de son délicieux "Dictionnaire amoureux", Jean-Loup Chiflet met en garde, avec les philosophes François L’Yvonnet et Alain Finkielkraut, contre le "ricanement généralisé". Contre la banalisation d’un rire institutionnalisé par les pseudo-champions d’un humour formaté par le marché ou la politique. Ah, soupire-t-il, "elle est loin, cette bonne vieille tradition française où la satire, la férocité et l’invective coulaient encore dans nos veines ! "

Aussi, d’un ouvrage où foisonnent gaiement les Marcel Aymé, Alphonse Allais, Tristan Bernard, Sacha Guitry ou Raymond Queneau, sans oublier pêle-mêle Molière, Saint-Simon, Beaumarchais, Montaigne, Rabelais ou les frères Goncourt, les comiques professionnels contemporains ont été poliment évincés. Exit alors Stéphane Guillon et quelques autres qui, pour faire semblant de déranger, n’ont pas leur place en cet authentique panthéon de l’humour.

Auteur de nombreuses facéties, dont les célèbres "Sky my husband !" et "Oxymore mon amour !", Jean-Loup Chiflet nous installe dans la sublime société de l’esprit. L’esprit français, principalement, mais aussi le nonsense anglais, l’humour juif (new-yorkais avec Woody Allen), sans perdre de vue l’historique "Anthologie de l’humour noir" due à André Breton. Tandis que l’auteur de surcroît, fidèle à une subjectivité qui participe spontanément de cet exercice amoureux, rend hommage également à d’innombrables magiciens de la langue, tels Vialatte, Ponge ou Prévert.

On n’en finirait pas de les citer tous, de Frédéric Dard à Michel Audiard, de Francis Blanche à Pierre Dac, d’Antoine Blondin à M. de Talleyrand-Périgord, d’Oscar Wilde à George Bernard Shaw, de Wolinski à Sempé. Les Belges eux-mêmes ne s’en trouvent guère exclus, dont la pipe de Magritte, fichée dans la bouche de la Joconde, figure même en illustration de couverture. Le surréalisme et la bande dessinée, évidemment n’ont pas peu contribué au sourire de nos provinces. "Les spécialistes dont je ne suis pas, hélas", reconnaît J.-L. Chiflet, "s’accordant à dire qu’entre les Belges Lagaffe et Tintin et le franchouillard Astérix, il n’y aurait pas photo".

"Il existe en Belgique", poursuit-il, "une vraie tradition contestataire qui remonterait, dit-on, à Till l’Espiègle, ce Robin des Bois, figure de la résistance flamande contre l’occupation espagnole au XVIe siècle. [ ] C’est aussi l’explosion d’un surréalisme détonnant à côté duquel la bande à Breton faisait pâle figure." Et l’auteur de citer les groupes et mouvements qui pullulèrent sous nos latitudes, à la suite des Mariën, Nougé, Dumont, Chavée, Blavier, Dotremont, Bury, Souris, etc.

Louis Scutenaire (1905-1987) aussi, de son propre aveu "conçu par fainéantise probablement", "marxiste tendance Groucho", bolchevique proalbanais mais contre tout : Dieu, les femmes, les blindés, les oiseaux, les amis, les oignons, les triglycérides, le pape et les prêtres. Frédéric Dard disait qu’il avait fait davantage "pour l’amère patrie" que le roi Baudouin et Eddy Merckx réunis. C’était au temps où, dans ce pays, il y avait encore moyen d’avoir de l’esprit.

Mais revenons à nos bergers. À l’illustre Roland Dubillard : "Le roseau est un homme qui ne pense pas". À l’immanquable Pierre Dac : "Le rire est à l’homme ce que la bière est à la pression". Au regretté Pierre Desproges : "Les Rois mages étaient trois. Il y avait César, et pis Marius et pis Fanny". À Jean Yanne encore, à Raymond Devos, à Jean-Louis Fournier.

Souvent, les humoristes sont dépressifs. Parfois même, comme Queneau ou Lewis Carroll, ingénieurs ou mathématiciens. Mais de plus en plus, de nos jours, méchants. Signe des temps ? Coluche (notre photo), c’est vrai, pouvait être mauvais aussi. Quand il disait : "Jean-Marie Le Pen dépasse les borgnes". Mais il fut un ancien pauvre avant de devenir un nouveau riche. Grâce aux Restos du cœur. Salut, l’Enfoiré !

Dictionnaire amoureux de l’Humour Jean-Loup Chiflet (dessins d’Alain Bouldouyre) Plon 704 pp., env. 24 €