Mazarine Pingeot veut sauver du silence l'enfant qu'elle fut

A trente-sept ans , la fille d'Anne Pingeot et de François Mitterrand revient sur son destin de fille cachée. Rencontre.

Mazarine Pingeot veut sauver du silence l'enfant qu'elle fut
©Christophe Bortels
Geneviève Simon

Mazarine Pingeot a longtemps été un secret. Avant que la presse ne divulgue des photos volées. La vie de la fille d’Anne Pingeot et de François Mitterrand a alors basculé. En 2005, Mazarine publiait "Bouche cousue", récit autobiographique porté par un "je". Aujourd’hui, c’est le "vous" qui est de mise dans "Bon petit soldat". Un désir d’enfant avait poussé à l’écriture du premier. Cette fois, elle tente d’aller à la rencontre de "cette petite fille muselée" qui ne la lâche pas. "Je veux retrouver sa voix, son ressenti, que j’ai étouffés, pour me réconcilier avec mon enfance." Si Mazarine peine à expliquer pourquoi ce texte s’est imposé à elle aujourd’hui, elle sait qu’il correspond "à une étape importante. Divers éléments de ma vie personnelle ont participé au déclic, de même que la campagne électorale, de manière plus anecdotique. Ce livre signe la fin d’un cycle et le début de quelque chose de nouveau."

"Bon petit soldat" s’ouvre sur un exergue de la romancière et essayiste allemande Christa Wolf, pour qui la mémoire est "un acte moral sans cesse renouvelé". Mazarine explique : "C’est un acte moral vis-à-vis de soi-même. La mémoire est liée à l’écriture, à un travail de libération. Il faut récupérer ce qui est enfoui, refoulé, tu, effacé, pour dépasser des obstacles si profonds qu’ils sont structurels. Alors l’acte de mémoire devient un vrai engagement dans un processus de vie. Dans mon travail littéraire, l’écriture crée la mémoire en même temps qu’elle la cherche. Il faut retrouver une émotion vierge, naïve, originaire. Il doit y avoir création pour qu’on soit dans l’écriture littéraire. L’enjeu, qui me passionne, est d’arriver, par les mots, à être au plus près de quelque chose qui est sans langage." Ici, le "vous" a instauré la distance idéale et a ouvert la voie. "C’est très difficile de parler de soi en étant singulier, incarné, mais aussi universel, car sinon cela n’a aucun intérêt, c’est du journal intime sans statut littéraire. Le "vous" a permis de regarder, de comprendre, d’analyser, de me libérer, d’avoir de l’ironie. Il a autorisé le jeu."

Malgré le temps qui passe, malgré "Bouche cousue" et d’autres opus romanesques explorant les mêmes thématiques, les sujets interdits perdurent. "C’est parce que cela reste tabou, difficile, effacé que cela demeure la matrice, la source, l’inspiration. Mes obsessions se nouent ici. Là est le véritable enjeu littéraire." Mais les mots sont-ils à la hauteur de sa quête ? "Y a-t-il une vérité au-delà du langage ? C’est toute la question de la littérature. Les mots créent du réel, de la vérité, ils ne sont pas un instrument. J’ai grandi dans les mots, je suis une lectrice. Chez moi, la médiation par rapport au réel passe par les mots, que je veux les plus justes possible par rapport à l’indicible."

Pour celle qui, lors de la passation de pouvoir entre Sarkozy et Hollande, est entrée à l’Elysée par la grande porte, "une forme de réparation symbolique", devenir soi-même est "la quête de toute une vie. Il y a des étapes, ce livre en est une. Devenir soi-même, c’est se libérer de l’enfance, arriver à dire "je" et à l’être. D’ailleurs, pour moi, dire et être, c’est presque pareil".

Mazarine Pingeot, "Bon petit soldat", Julliard, 211 pp., env. 19 €


D’amnésie à solitude, des mots pour le dire Retour sur la vie de Mazarine Pingeot à travers quelques mots emblématiques qu’elle commente elle-même. AMNÉSIE. "J’oublie tout, pas seulement l’enfance. Je pense que c’est une forme de refus de se souvenir." AUTOCENSURE. "Cela a été mon mode de pensée et de parole pendant longtemps, jusqu’à "Bouche cousue" et, même là, il y avait encore une forme de retenue. J’ai grandi dans l’autocensure, je ne fais que m’en séparer." ÉCRIRE. "C’est mon lieu de liberté, parfois de dureté, mais surtout d’épanouissement. C’est la seule chose, dans mon organisation de vie, que je fais pour moi (et pour des lecteurs potentiels)." FAMILLE. "Je suis très attachée à ma famille tout en m’interrogeant sans cesse sur les rapports familiaux parce qu’ils sont toujours passionnants. Ma famille, mes parents, c’est fondateur et continue de l’être de façon symbolique parce que mon père est François Mitterrand. Ensuite, ma famille, ce sont mes enfants, c’est la vie qui continue. J’y investis beaucoup, c’est ma tribu." FRANÇOIS. "C’est d’abord mon père, ensuite Hollande. C’est un superbe prénom, que j’ai donné en second à mon fils. J’étais entourée de François, mon oncle s’appelait aussi ainsi. Et c’est très lié à la France, tout simplement." INTELLIGENCE. "C’est un piège. Ce n’est pas parce qu’on est intelligent qu’on a une intelligence de vie. L’intelligence, c’est le lieu de l’incontestable mais pas celui du désir, de l’expression, de l’impulsion. Cela peut devenir un piège. Mais c’est quand même utile." INTIMITÉ. "J’ai l’impression de n’avoir vécu que dans l’intimité de la famille de mon père, pas à l’extérieur, pas ce qui était officiel. Je m’interroge beaucoup sur l’intimité, sans trop savoir ce que c’est. Ce n’est pas le cocon, mais ce qu’on arrive à donner de soi-même. Jusqu’où peut aller l’intimité ? Jusqu’où est-elle possible ? C’est difficile et pourtant fondamental." HEUREUSE. "J’ai l’impression d’avoir été heureuse, tout de même, dans l’enfance, surtout avec mes cousins. Avec eux, j’ai vécu des moments d’insouciance. Je ne peux pas dire que j’ai été malheureuse avec mes parents. C’était une belle vie, d’une certaine manière, mais cet enfermement symbolique a empêché l’expression d’un bonheur vivant, qui ne pouvait pas trop déborder. De toute façon, le bonheur est rare, ce ne sont que des moments. Pour moi, c’est un devoir d’arriver à être heureuse, vraiment, c’est important d’essayer. Et cela arrive, surtout avec mes enfants." HÉRITAGE. "L’héritage de mon père est compliqué. Il y a celui qu’il m’a donné, l’héritage moral, et puis celui que les autres investissent en moi: je serais l’héritière de quelque chose, d’une figure, ce n’est pas très défini. Le droit moral est à la fois un cadeau et un piège, parce que cela enferme dans une posture, il faut continuer à protéger. Mais, fondamentalement, cela ne prend pas tout mon temps." HUMILIATION. "Si j’ai accepté de me taire, c’est par humiliation. Et je me demande comment j’ai compris qu’il fallait se taire alors qu’on ne me l’a jamais clairement demandé. Mais lorsque j’ai commencé à clamer haut et fort ma fierté, on m’a dit: tu es folle. Cette humiliation est la base, j’ai alors intégré que je ne parlerais plus." MATERNITÉ. "C’est le lieu de l’évidence. Cela me remplit complètement. C’est extraordinaire, tout le temps. Même avec le temps qui passe, cela ne faiblit pas." PRISONNIÈRE. "Je l’étais, je le suis encore pour certaines choses. C’est une structure mentale. La première prison, c’est ne pas pouvoir dire qui on est. A partir de là, d’autres prisons s’enchaînent. Cela a été pire quand mon existence a été révélée. J’avais passé ma vie à essayer d’être invisible et, tout à coup, je devenais tellement visible que j’ai voulu encore plus me cacher. On ne change pas du jour au lendemain. Il a fallu du temps pour que la parole arrive, avec "Bouche cousue" : j’avais trente ans tout de même. La révélation a permis que cela se transforme, mais progressivement seulement." PROTECTION. "J’ai l’impression que j’ai protégé mon père, de m’être missionnée dans ce but. Ce sont aussi les gardes du corps, qui empêchent toute fluidité de mouvement -partir, faire ce que je veux, être seule. En même temps, ils étaient mes copains, ceux qui savaient, avec lesquels les rapports humains étaient les plus simples." RECONNAISSANCE. "Mon père m’a reconnue quand j’avais dix ans, et puis il y a eu une reconnaissance publique quand j’en avais dix-neuf. Ce n’est pas parce qu’il y a cette reconnaissance publique qu’on se sent reconnue. J’ai toujours l’impression qu’il faut que j’en fasse plus, il y a toujours une suspicion à mon égard: vous êtes là parce que vous êtes la fille de... J’essaie de m’en débarrasser et, en même temps, c’est un moteur." SECRET. "Je suis le secret et je tiens le secret. C’est une forme de déni de soi-même." SOCIALISTE. "C’est extérieur à moi. C’est l’histoire de mon père. C’est aussi une famille." SOLITUDE. "C’est pour moi synonyme d’enfance. J’ai cette vision, seule dans l’appartement, alors que ma mère ne rentrait pas tard. Etre coupé du monde, ne pas pouvoir, ne pas vouloir, ne pas avoir de frères ni de sœurs. Ensuite, il y a toujours eu du monde chez moi. Mais j’aime la solitude. Pour écrire, elle est nécessaire."

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