Des oiseaux et des hommes

Au commencement - c’est-à-dire au crépuscule des années 90 - était un fanzine intitulé "Big questions", dessiné, écrit et auto-édité par l’Américain Anders Nilsen.

Olivier le Bussy

Au commencement - c’est-à-dire au crépuscule des années 90 - était un fanzine intitulé "Big questions", dessiné, écrit et auto-édité par l’Américain Anders Nilsen.

Quelques pages au graphisme ascétique mettaient en scène les débats existentiels d’une poignée d’oiseaux. "Tu vois, si ma vie doit prendre un sens, est-ce à moi de faire en sorte qu’elle le prenne ou est-ce qu’il suffit d’attendre que les circonstances soient réunies ?", demande un des piafs à l’un de ses congénères. "Euh La deuxième chose que tu as dite", lui répond son semblable, après avoir observé un silence de plusieurs cases, trop occupé qu’il était à picorer des graines (et à essayer de comprendre la question).

Au final, les petits feuillets photocopiés ont donné vie à une somme dessinée de près de 600 pages, éditée avec soin en français par l’Association. Presque quadragénaire, Nilsen jouit déjà d’une certaine notoriété dans l’univers des comics indépendant outre-Atlantique. Il n’en considère pas moins que "Big Questions" (sous-titré "ou l’asomatognosie : au fait, à qui est cette main ?") est son premier livre. Premier livre en ce sens que ce que nous offre l’Américain est le résultat d’un work in progress de quinze ans, aujourd’hui achevé.

Au fil de cet épais livre, on perçoit en effet que le dessin gagne en finesse; que la mise en page ultra-minimaliste des débuts s’étoffe. "Big questions" porte une vision et une ambition graphique qui va s’affirmant, alliage de dépouillement - ou comment saturer l’espace de vide - et de pointillisme minutieux.

Composé de 80 chapitres (de dix pages, tout au plus), le récit, conçu au départ comme une succession de strips, dévoile peu à peu sa cohérence et son intensité, à un rythme que l’on aurait envie de qualifier de lenteur trépidante.

L’univers dans lequel évoluent les oiseaux semble sans limite, mais c’est une impression fausse. Il s’agit en fait d’un vaste huis clos à ciel ouvert, au-delà duquel rien n’existe, ni même ne se conçoit pour les volatiles. Outre ceux-ci, des écureuils querelleurs, des corneilles nihilistes et un serpent énigmatique peuplent ce "grand petit monde". N’y résident que deux humains, qui nourrissent les oiseaux de graines de donuts : une grand-mère et son petit-fils, dont l’esprit bat allégrement la campagne, au point qu’il se rendra à peine compte de la destruction totale de son environnement.

Car cet univers va basculer le jour où s’écrase sur le sol, sans exploser, une bombe larguée par inadvertance par un avion de chasse. Ou, du point de vue des oiseaux, un œuf pondu à 6 000 mètres d’altitude par ce qu’ils imaginent être un oiseau géant. Faut-il le couver ? S’en éloigner ? Est-ce un message de la destinée ou un simple caprice du hasard ? Cet événement va servir de détonateur, et donner tout son sens, a posteriori, à la question du début.

A peine survenu ce bouleversement que s’en produit un second, avec la brutale irruption d’un pilote de chasse narcoleptique, poursuivi par des rêves obsessionnels peuplés d’oies. Les oiseaux (que seul leur nom distingue à l’origine) vont alors révéler, pour ne pas dire découvrir, chacun leur personnalité.

Soulevées par les oiseaux, les big questions qu’aborde l’ouvrage ont trait à la nature de l’existence (pour ceux-ci, la frontière entre la vie et la mort est, semble-t-il, aussi floue que ténue), à son sens, ainsi qu’au rapport à l’autre, qu’il soit ou pas de notre espèce. Alliant questionnements métaphysiques, humour distancié, dimensions poétique, épique et tragique, "Big questions" suscite la réflexion tout en jouant, sans emphase, sur une gamme d’émotions puissantes et variées.

Pour en conclure : "Big questions", pour atypique qu’il soit, n’en n’est pas moins un des plus fascinants ouvrages de bande dessinée qu’il nous a été donné de lire ces dernières années.

Big Questions Anders Nilsen L’Association 592 pp. en noir et blanc, env. 49€