Pour une "slow science"

La philosophe Isabelle Stengers présente son ouvrage, "Une autre science est possible !" Un livre qui pose la question de la finalité de la science, et de son dialogue avec l'opinion publique.

Guy Duplat

La collection "Les empêcheurs de penser en rond", à La Découverte, porte bien son nom. Et une de ses auteures fétiches est la philosophe belge (ULB) Isabelle Stengers. Son nouveau livre, "Une autre science est possible !", remplit bien cet objectif : empêcher de nous endormir, obliger à nous poser des questions même sur ce qui semble faire consensus.

Bien entendu, la recherche scientifique est indispensable et la méthode scientifique est une des plus belles avancées de l’homme. Mais dire cela ne suffit pas. On le voit, dit-elle, à une certaine fièvre qui s’empare de la science et des universités. Il faut se battre l’un contre l’autre pour atteindre " l’excellence " et mieux figurer sur les hit-parades établis à Shanghai. Il faut être le premier à réaliser des percées scientifiques riches de développements économiques futures. La science est aussi appelée à la rescousse pour calmer les inquiétudes "irrationnelles" dit-on, de la population (OGM, nucléaire, nanoparticules). Au même moment, on assiste impuissant à une désertion des filières scientifiques dans nos pays.

Whitehead

Alors comment sauver la science ? Isabelle Stengers parle de la nécessité de retrouver une "slow science " comme il y a le " slow food ", en opposition au "fast-food" et à la "fast science ". Prendre le temps " d’apprécier le paysage au lieu de le traverser à vitesse maximale ", étudier les questions transverses, et vérifier pour éviter, ce qui arrive de plus en plus souvent, de devoir retirer des papiers publiés trop vite même dans des grandes revues. Il faut aussi, dit-elle, renouer les liens entre la science et une opinion qui a le droit de poser des questions, de mettre en doute le dogme que la science irait vers un progrès inéluctable de l’humanité. Il y a plusieurs années déjà que Jean-Marc Lévy-Leblond a montré que la science n’était pas une entité neutre dans la société.

Le livre reprend plusieurs courts essais. Isabelle Stengers rappelle la remarque du philosophe Whitehead qui écrivait que "chaque profession fait des progrès mais progresse dans son propre sillon. Le sillon empêche l’errance à travers le paysage. Le problème est la restriction de pensée sérieuse à l’intérieur d’un sillon. Le reste de la vie est traité de manière superficielle, avec les catégories de pensée imparfaites qui dérivent d’une profession".

Elle dénonce que, même à l’université, prendre du recul par rapport à sa discipline est synonyme de "perte de temps" , de "vecteur de doute", "augurant mal de l’avenir de l’étudiant" , impliquant qu’elle (on vise souvent les étudiantes), n’a peut-être pas "l’étoffe d’un chercheur ". Comme on parlait de l’étoffe d’un héros pour les astronautes qui travaillaient dur, sans jamais se laisser détourner de l’objectif qu’on leur assignait.

Pour Isabelle Stengers, il faut que la science accepte de poser la question de sa finalité, de son rôle dans la société (le caractère tenu pour généralement bénéfique de la science est-il toujours compatible avec l’exigence d’un développement durable ?).

Si la science et les chercheurs ne renouent pas ce dialogue avec les autres sciences (dites " molles ") et avec l’opinion publique qui pose des questions, ils se heurteront à la méfiance, à l’hostilité, à l’irrationalité.

Certes il faut " sauver la recherche" , mais, dit Stengers, il faudra oser dire de quoi il faut la sauver.

Elle demande que les chercheurs cessent de se prendre pour "le cerveau pensant, rationnel, de l’humanité " et acceptent de dialoguer avec un public "potentiellement intelligent et curieux".

Isabelle Stengers : Une autre science est possible, manifeste pour un ralentissement des sciences. La Découverte, 214 pp., 16,50 euros.