La comédie humaine de Yasmina Reza

Yasmina Reza est d’abord connue comme dramaturge grâce au succès planétaire de deux de ses pièces. Mais celle qui fit un roman de la campagne électorale de Sarkozy est aussi une romancière et son nouveau livre "Heureux les heureux" paraît pour cette rentrée littéraire de janvier.

Guy Duplat
La comédie humaine de Yasmina Reza
©Pascal Victor/Artcomart

Yasmina Reza est d’abord connue comme dramaturge grâce au succès planétaire de deux de ses pièces : "Art" et "Le dieu du carnage". Mais celle qui fit un roman de la campagne électorale de Sarkozy est aussi une romancière et son nouveau livre "Heureux les heureux" paraît pour cette rentrée littéraire de janvier.

Un roman choral fait de courts chapitres qui sont, chaque fois, des scènes de la vie actuelle. Des morceaux d’existences qui s’enchaînent, on retrouve d’un chapitre à l’autre, les mêmes noms et les liens qui existent entre ces hommes et ces femmes comme dans "La Ronde" d’Arthur Schnitzler.

Une comédie humaine en miniature, mais pas en édulcoré. Yasmina Reza vise juste, là où cela fait mal. Les petits faits et gestes de ces couples, sont souvent ceux des gens qui nous entourent et même, avouons-le, les nôtres.

Il y a Robert et Odile faisant leurs courses dans un supermarché, et lui, s’énerve, ne trouve pas ses clés, et cela vire à la dispute. Quand le couple est au lit, ils ont leurs rites pour s’endormir et il n’en peut plus qu’elle veuille encore lire quand lui veut tout éteindre. D’autres vont chez le médecin, un cancérologue, qui les aide si bien mais qui lui-même cherche des plaisirs glauques. Un jeune couple sans histoire a son fils adoré, Jacob, qui s’est pris de passion pour Céline Dion au grand amusement de ses parents jusqu’à ce qu’il s’identifie à la star, parle et chante comme elle et ne voit plus la réalité.

Ernest, lui, a connu tous les honneurs, les postes ministériels et les sinécures qui rapportent gros, mais il grogne quand sa femme ne veut pas qu’après sa mort, on l’incinère. D’autres choisissent de tout donner au bridge.

Dérapages

Elle est comme cela, Yasmina Reza, elle traque les frottements entre les êtres, les amours qui s’usent, les passions qui dérapent sur l’habitude, le corps qui lâche, la vieillesse qu’on refuse. Tous ses personnages sont des bourgeois aisés, sans problèmes d’argent, cultivés, ce qui ne les empêche pas de subir les orages comme les autres. Chantal aime être la maîtresse des puissants, "les couples me dégoûtent" , dit-elle, mais elle rêve d’en créer un. "Le couple, c’est la chose la plus impénétrable , dit un autre, au soir de sa vie. Les femmes ont raflé le rôle des martyrs. Elles l’ont théorisé à voix haute. Elles geignent et se font plaindre. Alors qu’en réalité, le vrai martyr, c’est l’homme."

Ah !, la grande affaire des hommes et des femmes. "Les types qui plaisent sont silencieux et font la gueule ", croit savoir Damien. " Tu as bousillé ma vie de femme" , s’exclame l’épouse de l’ex-ministre.

Malentendus

Ce léger, cruel et joli roman de Yasmina Reza est sans vraie dramaturgie, sans scénario, sans suspense autre que cette succession d’histoires courtes qui se croisent et qui parlent de notre éternelle incompréhension pour les choses de la vie et de l’amour, pour ces quelques années qu’on passe sur terre avant de comprendre, quand il est trop tard, qu’on n’a rien compris.

Yasmina Reza est une anthropologue du présent. On la lit avec plaisir au coin du feu, même si ses portraits sont bien noirs. On l’avait déjà constaté avec "Le dieu du carnage". L’ex-ministre résume ainsi sa vie : " Deux êtres vivent côte à côte et leur imagination les éloigne chaque jour de façon de plus en plus définitive. Les femmes se construisent, à l’intérieur d’elles-mêmes, des palais enchantés. Vous y êtes momifiés quelque part, mais vous n’en savez rien. Tout est malentendu, et torpeur."

Le titre renvoie à une phrase de Borgès : "Heureux les aimés et les aimants" , mais il ajoute : "Heureux ceux qui peuvent se passer de l’amour."

Yasmina Reza, "Heureux les heureux", Flammarion, 193 pp., env. : 18 euros.