Comment ça marche, l’homme ?

Nous savons assez notre dette envers nos plus lointains ancêtres pour s’être obstinés à avoir durablement les pieds, et les pieds seuls, sur terre. De ce lent redressement, entrepris à partir du temps des Sahelanthropus, des Orrorin et autres Ardipithecus, il y a quelque dix millions d’années en Afrique tropicale, ont procédé, après la levée de bien des contraintes, l’habileté de nos mains et un estimable surcroît de matière grise, pour le meilleur ou pour le pire.

Paul Vaute

Nous savons assez notre dette envers nos plus lointains ancêtres pour s’être obstinés à avoir durablement les pieds, et les pieds seuls, sur terre. De ce lent redressement, entrepris à partir du temps des Sahelanthropus, des Orrorin et autres Ardipithecus, il y a quelque dix millions d’années en Afrique tropicale, ont procédé, après la levée de bien des contraintes, l’habileté de nos mains et un estimable surcroît de matière grise, pour le meilleur ou pour le pire.

C’est à l’étude de cette transition que se consacre Christine Tardieu, directrice de recherche au CNRS, dont le livre, préfacé par Yves Coppens, dit l’essentiel en conciliant la rigueur requise et un langage accessible au grand public. Les causes de la bipédie sont ici passées en revue, avec un accent qu’on pourra discuter sur l’explication par le seul milieu, là où un Marcel Otte poserait la nécessité d’une volonté de relever des défis, de ne pas se résigner à sa condition (cfr "A l’aube spirituelle de l’humanité", LLB, 1/10/2012).

Tout en faisant œuvre de vulgarisation, la paléontologue a enrichi le sujet des fruits de ses propres travaux sur le rôle de la gravité. Celle-ci prolonge et parachève l’adaptation de notre squelette héritée de la sélection naturelle, mais cette adaptation seconde ne s’opère qu’avec la croissance et l’apprentissage de la marche. "Chaque enfant, écrit l’auteur, refait ainsi pour son propre compte le chemin qui lui permet de constituer son squelette d’adulte". Se forme notamment, pendant cette période, un angle sur le fémur qu’on observe déjà chez les premiers hominidés, mais qui n’a pourtant jamais été sélectionné en trois millions d’années. Nous devons tous le reformer pour nous-mêmes.

Ainsi la bipédie apparaît-elle comme un acquis de la culture, qui n’est nullement inscrit dans nos gènes. C’est bien pourquoi il faut plusieurs années au petit d’homme pour s’y habituer et modifier sa charpente en conséquence, alors que tant de mammifères se déplacent seuls en quelques semaines ou quelques jours, quand ce n’est pas dès leur naissance. C’est pourquoi, aussi, les enfants sauvages, les enfants-loups ou encore les "enfants-placards" décrits par Boris Cyrulnik, privés des motivations et des moteurs socio-familiaux, sont demeurés quadrupèdes. En somme, "la génétique propose, l’épigénétique dispose" : une autre manière de parler de la nature et de l’homme.

Comment nous sommes devenus bipèdes Christine Tardieu Odile Jacob 224 pp., env. 24 €

Les recherches des anthropologues français sur le corps humain au XIXè siècle et la manière dont le pouvoir politique les a utilisées à des fins de contrôle de la société : c’est le champ qu’explore Nélia Dias (Université de Lisbonne) dans La mesure des sens (Aubier).

William H. McNeill (Université de Chicago) a mis en lumière, dans L’art de marquer le temps, le rôle historique de la symbiose musculaire comme moyen d’affirmation de la cohésion des groupes humains, notamment à travers les danses, le drill, les défilés (Rouergue).