Dans les pas feutrés du lutin

Lauréate du prix Astrid Lindgren en 2010, Kitty Crowther, née en Belgique de père anglais et de mère suédoise, voue un véritable culte à la maman de Fifi Brindacier.

Laurence Bertels
Dans les pas feutrés du lutin
©Kitty Crowther

Lauréate du prix Astrid Lindgren en 2010, Kitty Crowther, née en Belgique de père anglais et de mère suédoise, voue un véritable culte à la maman de Fifi Brindacier. On imagine donc aisément le plaisir qu’elle a pris à illustrer "Lutin veille", un très beau texte d’Astrid Lindgren inspiré du personnage de Tomten, célèbre dans les pays du Nord, et d’un poème de Viktor Rydberg (Suède, 1907-2002). D’emblée, on savoure la cohérence des univers des deux artistes. Le lutin, tellement proche de l’enfance, est assurément un personnage qui sied bien à Kitty Crowther, souvent à la frontière du réel. Elle lui a donné une présence particulière et a doté ses dessins d’une belle épaisseur. Mais que fait donc ce petit bonhomme la nuit pendant que tout le monde dort dans la vieille ferme? Il veille, pardi, et quitte le recoin de la grange. C’est un très vieux lutin. Personne ne sait quand il est arrivé à la ferme. La neige et les hivers, il connaît. Il en a vu des centaines et il sait qu’après les congères reviendra le printemps. Ce lutin-là a des airs de philosophe. Non content d’être invisible, même s’il aime laisser des traces de pas derrière lui, il parle également une langue silencieuse qu’il est le seul à comprendre. Il rend visite aux hommes dans l’étable, s’allonge sur le dos des moutons, prend les poules sur ses genoux et fredonne de bien jolis vers. On se plonge avec délice dans cette forêt enneigée du Nord, au creux de l’hiver et de l’imaginaire.

Dans un tout autre genre et dans la foulée d’un Noël chaleureux et d’un nouvel an dansant qu’on n’a sans doute pas encore tout à fait oubliés, voici un album d’une charmante et intelligente simplicité, "Be Bop !", de Laëtitia Devernay, ou le compte à rebours de l’histoire d’un visuel inscrit dans la mémoire collective, celui du chien assis face au phonographe. Avant d’y arriver, il faudra suivre le parcours d’un chat bondissant dont l’ombre des moustaches dévoile la présence, voir deux violoncelles penchés l’un vers l’autre comme deux amoureux avant de découvrir des femmes rondes et dansantes, des musiciens inspirés, un concert improvisé et, de l’autre côté de l’orchestre, un canidé sagement couché. Chien et chat ne tarderont pas à se narguer et se poursuivre jusqu’à ce que le deuxième d’entre eux se glisse dans le phonographe face auquel le chien restera sans voix. Graphique et vintage, comme tant d’albums aujourd’hui, celui de Laëtitia Devernay n’en est pas moins narratif et vif. Une franche réussite.

Lutin veille Astrid Lindgren & Kitty Crowther traduit du suédois par Alain Gnaedig Pastel 28 pp., env. 12 €. dès 5 ans

Be Bop ! Laëtitia Devernay La joie de lire 36 pp., env. 15 €. Dès 3 ans