L’amour rêvé, malgré tout

“Le roman du mariage”, magnifique livre de Jeffrey Eugenides. Trois jeunes, en 1982, font l’apprentissage de devenir adulte.

Guy Duplat
L’amour rêvé, malgré tout
©Reporters

C’est un vrai bonheur de lire "Le roman du mariage" de l’écrivain américain Jeffrey Eugenides. A 52 ans, ce professeur de littérature à Princeton n’en est qu’à son troisième roman mais, chaque fois, ce fut formidable. On se souvient de "Virgin Suicides", en 1993, adapté ensuite au cinéma par Sofia Coppola, et de "Middlesex", en 2002, qui obtint le prix Pulitzer.

Ce roman est de la même eau, et même meilleur encore. On ne lâche pas ses 550 pages. La recette est pourtant simple : il y parle d’amour, de quête du bonheur, de la difficulté d’aimer, à travers un trio amoureux réinventé. Mais tout son talent est de nous rendre cette histoire passionnante et neuve tout en restant éternelle. Nous avons tous, dans notre jeunesse, été confrontés à l’amour, à la recherche d’un sens à la vie, à la question de la religion, aux modèles apportés par la littérature. Qu’en fait-on ? Comment grandir dans ce brouillard de désirs contradictoires ?

C’est l’histoire de trois étudiants à l’université de Brown près de Providence, au début des années 80. Il y a d’abord Léonard, chercheur en biologie, le personnage le plus fascinant du roman. Peu à peu, se dévoile sa Maladie, avec un grand "M", comme il le dit lui-même. Il est maniaco-dépressif. Ultra-brillant, charmant, entraînant quand il est en phase maniaque jusqu’à devenir dangereux, mais angoissant quand il tombe en dépression. Un roman dans le roman est la description quasi clinique de cette maladie que les doses de lithium, le médicament prescrit, ne peuvent que calmer avec le désavantage d’écraser la personnalité. Madeleine aime Léonard qui est à la fois son amant merveilleux (quand il est bien) et son pire ennemi (quand il est mal). Elle le suit longtemps, malgré des parents conventionnels et bourgeois, effrayés de cet amour risqué.

Madeleine suit des cours de littérature et on la voit s’imprégner des écrits féministes de l’époque (Germaine Greer et les autres) et, surtout, des penseurs français : Derrida et Barthes. Elle est fascinée par ce dernier et ses "Fragments d’un discours amoureux" dont elle fait son livre de chevet et qui revient dans le roman comme une antienne. Elle y lit que "si on utilisait sa tête, si on prenait conscience de la dimension culturelle dans la construction de l’amour et du fait que ses symptômes étaient purement intellectuels, si on comprenait que l’état "amoureux" n’était qu’une idée, alors on pouvait se libérer de sa tyrannie".

Mais malgré ses lectures, elle reste amoureuse de l’amour, de la tradition de l’amour qu’elle lit dans "Anna Karenine" ou dans Jane Austen qu’elle veut étudier plus avant.

Le troisième du trio est Mitchell, autre étudiant en lettres, amoureux fou mais platonique de Madeleine qui le considère comme un grand ami et confident, mais pas plus. Mitchell cherchera à fuir cette froideur de Madeleine en partant dans un grand voyage initiatique en Europe, puis en Inde, des plages hippies de Goa à l’hôpital de Mère Teresa. Il est branché spiritualité, lit "L’imitation de Jésus-Christ" et sainte Thérèse d’Avila. Une passion mystique qui lui permet de refouler celle qu’il éprouve pour Madeleine. Mais à son retour, il la retrouve.

Ces trois êtres doivent grandir avec ce bagage sur le dos. Une expérience douloureuse même s’ils ont aussi des moments de bonheur. Comment Madeleine pourrait-elle vivre avec Léonard et ses cycles infernaux si elle n’y trouvait aussi des fusions apaisantes ? A trois, ils forment le portrait d’une génération, celle des années 80 qui a profité de la "déconstruction" comme dirait Derrida, de toutes les idéologies, mais n’a rien trouvé d’autre à la place et qui rêve encore du mariage pourtant le plus "conventionnel" (le livre s’appelle bien "Le roman du mariage"). On le voit encore aujourd’hui où les SMS et Facebook ont remplacé la lettre d’amour mais pas les sentiments en jeu. Une génération qui a lu les philosophes de la mort de Dieu et de la table rase, mais qui continue à se poser la question du "pourquoi suis-je sur terre ?". Elle a fait l’expérience de la réalité, mais sans perdre ses illusions.

A la fin du roman, le trio a définitivement éclaté, chacun a trouvé une nouvelle autonomie. Chacun a grandi avec ce que cela signifie de frustrations et d’apprentissage du manque. Ce roman "est la découverte de la vie, des échecs qui conduisent à être plus réalistes, à renoncer à certaines illusions amoureuses", dit Eugenides.

Tout le talent de l’écrivain est de parvenir à nous décrire si justement les états psychologiques de ses héros dont on sent qu’ils sont proches d’Eugenides lui-même, sorti lui aussi de l’université de Brown à la même époque.

En plus de découvrir, comme rarement, le monde de la maniaco-dépression, celui de la recherche sur les levures (!) ou celui des voyages en Inde, ce roman intelligent est d’abord celui, éternel, de l’apprentissage de la vie, et c’est pour cela qu’il se lit avec tant de plaisir.

Le roman du mariage Jeffrey Eugenides traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis Editions de l’Olivier 552 pp., env. 24 €