Trois torrides trilogies

Dans ce tome de conclusion, EL James tire en longueur, virant vers le récit d’aventure : on jurerait qu’elle avait hâte d’envoyer en vacances son Ana et son Christian apparemment à bout de souffle.

Trois torrides trilogies
©AP
Francis Matthys

Dans les genres littéraires où elles se sont aventurées avec talent, voire génie, pulvérisant tous les records de tirage, trois romancières sont britanniques : Agatha Christie pour le domaine policier, Barbara Cartland pour celui à l’eau de rose, et J.K. Rowling pour le Fantastique destiné à la jeunesse, via la saga de Harry Potter. Et une autre écrivaine d’outre Manche - Erika Leonard qui a pris EL James pour nom de plume ou d’ordinateur - est en passe d’être (con)sacrée championne des ventes dans la fiction érotique : en deux ou trois ans, ses "Cinquante nuances" ont allégrement dépassé le cap des cinquante millions d’exemplaires vendus dans le monde. EL James s’est d’ailleurs vue élue, par "Publisher Weekly", la personnalité la plus importante de l’édition pour l’année 2012.

Pour en avoir parlé sans fiel lors de la sortie des deux premiers volets de la trilogie ("Cinquante nuances de Grey" et "Cinquante nuances plus sombres" : cf. LLB du 18 octobre 2012 et "Lire" du 7 janvier 2013), contentons-nous de dire que, dans "Cinquante nuances plus claires", Ana Steele épouse le richissime Christian Grey... Le couple s’adonne, ici encore, à des jeux sexuels auxquels Ana ne se plie qu’avec le droit de s’y refuser; aussi est-on avec elle à des années lumière de la soumission (volontaire pourtant) de l’O de l’"Histoire d’O" de Pauline Réage, alias Dominique Aury. Dans ce tome de conclusion, EL James tire en longueur, virant vers le récit d’aventure : on jurerait qu’elle avait hâte d’envoyer en vacances son Ana et son Christian apparemment à bout de souffle. Cela dit, ce roman fleuve (qui totalise 1750 pages à la typographie serrée) restera événementiel dans la mesure où, pour la première fois, ses lectrices (infiniment plus nombreuses et captivées que ses lecteurs) auront contribué au succès colossal d’un livre aussi sentimental que croustillant, à explicite connotation sadomasochiste.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que les éditeurs, bondissant sur la balle à la lueur de cette Nuancemania, aient mis (ou remis) sur orbite deux autres trilogies où sexe et fleur bleue enivrent le public. Ainsi, de l’Américaine Sylvia Day vient de paraître "Dévoile-moi", premier des trois pans de "Crossfire" (J’ai Lu, 408pp., env. 13 €) : ce roman (tout autant réservé à des lecteurs avertis que celui d’EL James) a également pour héroïne une belle et sexy créature qui s’éprend d’un milliardaire de 28 ans, Gideon Cross, aussi divinement beau et complexe que l’est le Christian Grey d’Ana Steele. Curieusement, cette jeune audacieuse protagoniste, Eva Tramell, porte le même nom que Catherine Tramell, la bisexuelle romancière imaginée par Jo Eszterhas, qui, dans les deux "Basic Instinct" (de Paul Verhoeven et Michael Caton-Jones), fut incarnée par Sharon Stone. "Dévoile-moi" (dont la suite et la fin sortiront tout bientôt) a commercialement cartonné aux States. Enfin, dans le sillage triomphal des "Nuances", reparaît la sadienne trilogie "Les Infortunes de la Belle au bois dormant" d’Anne Rice (l’américaine auteure culte de "Entretien avec un vampire" - en photo) qui la publia dans les années 1983 à 1985 d’abord sous l’un de ses pseudonymes, A.N. Roquelaure, et dont l’édition originale en français parut chez Robert Laffont en 1997 et 1998. Après "L’Initiation", en voici le tome 2, "La Punition" (Michel Lafon, 318 pp., env. 18,40 €). Anne Rice qui dit : "En tant que féministe, je défends l’égalité des droits pour les femmes dans tous les domaines de leur vie. Et, pour moi, cela comprend le droit pour chaque femme d’écrire ou de lire les fantasmes sexuels de son choix". Clair et net.

Cinquante nuances plus claires EL James traduit de l’anglais par Denyse Beaulieu JC Lattès 596 pp., env. 19,05 €