Pauvres et gueux des bas quartiers

Sous la vie des gens prétendument normaux, il en existe une autre. Ancrée depuis longtemps, beaucoup plus profondément, dans les caries et anfractuosités de nos sociétés, elle s’incarne dans une faune au regard sombre, aux mines fuligineuses, aux airs décavés.

Éric de Bellefroid
Pauvres et gueux des bas quartiers
©E. Marchadour

Sous la vie des gens prétendument normaux, il en existe une autre. Ancrée depuis longtemps, beaucoup plus profondément, dans les caries et anfractuosités de nos sociétés, elle s’incarne dans une faune au regard sombre, aux mines fuligineuses, aux airs décavés. Qui est celle, pêle-mêle, des galériens et des forçats, des prostituées et des filous, des portefaix et des pickpockets, des rémouleurs et des étameurs, des malades, des mendiants et des vagabonds. En somme, le vaste monde des pauvres.

Ce maudit petit peuple des bas-fonds constitue une "classe d’hommes vils et méprisables", écrit Émile Littré en 1863, longtemps après les dictionnaires de Furetière (1690) et de l’Académie française (1798). Tandis que Pierre Larousse, plus sensible que Littré aux mécanismes sociaux et moraux qui engendrent la bassesse, décrivait bientôt par contraste une "classe d’hommes dégradés par le vice et la misère".

Cette méticuleuse investigation sur les bas-fonds due à Dominique Kalifa (photo), professeur à la Sorbonne, à Sciences Po et à la New York University, auteur par ailleurs de nombreux livres sur l’histoire du crime, des transgressions et de la culture de masse, renvoie toujours à des cours des Miracles, des asiles de nuit, des dépôts de mendicité, des bagnes; soit des bas quartiers qui plongent leurs racines dans ce que Balzac nommait la "caverne sociale".

Au début des Temps modernes encore, l’oisiveté étant pour lors source de tous les désordres, cette population est frappée d’un ostracisme moral qui attribue fondamentalement son état à la misère, au vice et au crime. Dans "Les Mystères de Rouen", en 1845, le romancier Octave Féré résume ainsi : "La misère a donc commencé leur malheur à tous. Le vice est arrivé après, le crime n’était pas loin."

Une sociologie balbutiante commence alors d’évoquer les "classes dangereuses", et les "bas-fonds" se répandent sous la plume de Proudhon, Eugène Sue, Constant Guéroult, Henry Monnier ou Victor Hugo dans ses "Misérables". Tandis que l’univers anglo-saxon à la même époque parle d’underworld, notamment lors de l’affaire de Jack l’Éventreur en 1888, qui désigne un lieu clandestin "voué au crime, à la débauche ou au complot". L’Allemagne de même énonce le concept d’Unterwelt.

Dès la fin du Moyen Âge, en vérité, la représentation sémantique des marginaux attise les peurs sociales. Il y est question d’abord de "mauvais pauvres", puis de la "gueuserie". Les gueux étant à la fois des indigents et des coquins, l’expression d’une pauvreté sale et vile, fourbe et délinquante. Sur laquelle vient bientôt se greffer la luxure, la culture occidentale empruntant de fait à la tradition biblique les références à Sodome, Rome et Babylone comme symboles absolus de la perversion sexuelle et des mœurs dissolues.

Après l’avènement en 1656 de l’Hôpital général de Paris, sous l’impulsion de Louis XIV, la décision en 1764 d’envoyer les mendiants aux galères représente évidemment un considérable tournant répressif. "Tout un réseau d’institutions d’enfermement est alors jeté sur l’Europe", insiste Dominique Kalifa.

Aussi est-ce dans cette emprise croissante de l’État sur l’individu que le philosophe Michel Foucault, en sa très fameuse "Histoire de la folie à l’âge classique", situera l’inauguration des systèmes de discipline moderne. On en est également, à ce moment-là, aux temps précurseurs de la psychiatrie, quand les premiers médecins aliénistes Pinel et Esquirol entreprennent enfin d’isoler les troubles mentaux en tant que tels.

Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire Dominique Kalifa Seuil 395 pp., env. 25 €