Un monde bouleversé par la révolution gay

Un document essentiel de Frédéric Martel sur une subculture dominante. Un changement de mentalités planétaire induit par les réseaux sociaux.

Éric de Bellefroid
Un monde bouleversé par la révolution gay
©Eitan SIMANOR/HOA-QUI

Il avait fallu attendre le 27 juillet 1982, en France, pour qu’une proposition de loi de M. Robert Badinter, garde des sceaux, soit votée à l’Assemblée nationale, dépénalisant ainsi l’homosexualité qui constituait toujours un délit jusque-là. Il demeure que dans bon nombre de pays musulmans - en Iran, en Arabie saoudite et au Qatar notamment - mais aussi en Chine, à Cuba et en Afrique subsaharienne, la population "gay" est encore en butte à toutes sortes de persécutions, jusqu’à la menace de pendaison ou de lapidation, pour ce qui là-bas continue de représenter jusqu’au crime.

C’est au fond un climat de clandestinité militante qui a fini par favoriser l’avènement d’une communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) mieux structurée, ce qui fut le fait également de l’explosion internationale du sida dès le mitan des années 1980, puis l’organisation de "gay prides" extrêmement festives et carnavalesques - malgré un exhibitionnisme qui ne plaît point à tous, y compris parmi les principaux intéressés.

Mais de toute évidence, comme le souligne Frédéric Martel dans une remarquable enquête inédite aux quatre coins du monde, Internet et les réseaux sociaux ont prodigieusement accéléré la globalisation de la question gay. "Isolés hier, les homosexuels sont désormais connectés les uns aux autres, et cette révolution est [ ] la plus considérable de toutes." À telle enseigne que nous sommes en train de passer, en Europe et en Amérique, de la pénalisation de l’homosexualité à la pénalisation de l’homophobie. Et que c’est dans ce contexte que s’inscrit aujourd’hui dans nos pays le "mariage pour tous", si décrié soit-il par les franges les plus conservatrices de la société.

Quelle éclatante revanche posthume, plus d’un siècle après lui, pour l’esthète Oscar Wilde, condamné à deux ans de travaux forcés qu’il purgea en partie dans la "geôle de Reading" et dont on garde en mémoire l’exceptionnelle lettre adressée à lord Alfred Douglas, alias Bosie, son amant félon, et publiée sous le titre "De profundis". Mais d’autres grands esprits, à travers l’histoire, sont bien connus également qui furent martyrisés pour avoir entre autres "corrompu la jeunesse".

Les gays donc, après des siècles ou des millénaires de répression, ont su faire entendre leur voix. Et Frédéric Martel de poursuivre : "Leur subculture devient dominante. Leurs modes communautaires séduisent les masses. Leurs commerces passent du ghetto au "hip". Comment la culture gay, hier underground, est devenue mainstream : c’est ce renversement décisif qu’il faut également raconter". Le courant certes peut déranger, sans doute fondamentalement parce qu’il fait peur - d’où l’étymologie même de l’homophobie.

Quand F. Martel décrit "comment la révolution gay change le monde", il prend soin d’éviter tout prosélytisme. Se gardant bien d’abonder dans le sens de certains activistes, dont le discours, un peu écœurant, tendrait à dire en deux mots : "Cessez donc de refouler l’homosexuel qui sommeille en vous, comme en chacun de nous". Il ne faudrait tout de même pas retourner l’intolérance contre le public hétérosexuel, si même la définition d’une orientation sexuelle peut toujours s’avérer porteuse de quelque ambivalence. La psychanalyse a des choses d’ailleurs à nous dire là-dessus.

C’est un ouvrage en tous points passionnant que l’auteur nous ramène d’un voyage de cinq ans sur le terrain, dans 45 pays différents, dont l’Afrique du Sud, en vertu de sa nouvelle Constitution, fut une pionnière dans le champ des droits de l’homme et, partant, des homosexuels. Bien plus qu’un guide touristique, Frédéric Martel nous fait partager un lexique, des histoires, des anecdotes, des descriptions de quartiers gays (bars, cafés, discothèques), des portraits de chefs de file. Comme celui de Madian al-Jazerah, en Jordanie, qui en fondant le Books@Café à Amman trace la route peut-être à la modernisation arabe.

Il fallut une audace et un cran inouïs pour mener une telle investigation dans le monde islamique et sous d’autres régimes dictatoriaux. Si tous les pays ne pratiquent pas une globalisation gay homogène, assurément l’"American gay way of life" exerce une influence décisive sur cette évolution d’un continent à l’autre.

À Amman comme à La Havane, à Damas, à Téhéran, à Riyad, au Caire, à Mumbai ou à Beijing, "la vie homo est une contre-société underground, décalée, risquée et merveilleuse". Est-il besoin de dire combien le mouvement LGBT a le don de la fête, nuit après nuit, contribuant ainsi à fomenter des atmosphères de libération et de dédramatisation sous des cieux décidément parfois très inquiétants ? Et, signe des temps, de plus en plus de lieux de festivités sont désormais frappés de l’étiquette "gay friendly". C’est-à-dire favorables aux homosexuels, sans l’être exclusivement. Bref, si l’on veut, des lieux où homos et hétéros se tendent la main.

Comment la révolution gay change le monde Frédéric Martel Flammarion 347 pp., env. 21,50 €