Un témoignage plus qu’un plaidoyer

Romancière et scénariste - notamment en collaboration avec François Ozon - Emmanuèle Bernheim n’a écrit que six romans depuis le premier d’entre eux, "Le cran d’arrêt", publié en 1985.

Monique Verdussen

Romancière et scénariste - notamment en collaboration avec François Ozon - Emmanuèle Bernheim n’a écrit que six romans depuis le premier d’entre eux, "Le cran d’arrêt", publié en 1985. Prix Médicis en 1993 pour "Sa femme", elle n’avait plus rien fait paraître depuis dix ans jusqu’à son récent "Tout s’est bien passé" où, pour la première fois, elle se met en scène, témoignant d’une aventure pratique et personnelle particulièrement troublante. Elle y évoque sa réaction à la demande de son père âgé et invalide qui lui enjoint : "Je veux que tu m’aides à en finir" . Comment réagir à cela ? Que ressent-on face à pareil souhait volontariste ?

On a, avant même d’ouvrir ce livre, le pressentiment qu’il s’agit d’un plaidoyer en faveur de l’euthanasie dans un pays, la France, où la pratique demeure interdite. Et, donc, punissable. Sans doute, cet aspect-là n’est-il pas absent des démarches, interrogations, dissimulations et autres péripéties du récit qui n’esquive pas le "Je". Déjà, en 1990, Françoise Giroud avait, elle aussi, évoqué dans "Leçons particulières" l’aide qu’elle avait apportée à son compagnon Alex Graal qui lui avait confié la même responsabilité. Elle en avait, par la suite, fait une dépression. Dans les réflexes et les sentiments souvent contradictoires éprouvés face à semblable situation, se trouve surtout le vrai sujet du livre d’Emmanuèle Bernheim.

Après un accident vasculaire cérébral qui le laisse à demi paralysé, dépendant, parlant avec grande difficulté, le père estime que sa vie n’est plus une vie et souhaite en finir rapidement. Jusqu’à ses quatre-vingt-huit ans, il était resté un homme actif, au courant de tout, aimant le cinéma, la musique, les bons restaurants. Vivant, diront ses filles. Dans la clinique où il est soigné, il ne peut plus rien faire seul. "Ce n’est plus moi", s’insurge-t-il. Il aime ses filles mais ne sait pas le leur dire, se montre souvent odieux avec elles, n’hésite pas à leur faire porter le poids de sa mort. L’aînée sur qui l’exigence est tombée a, heureusement pour elle, un compagnon qui l’apaise et une sœur plus jeune avec laquelle partager ses préoccupations concrètes : "Comment faire ? Où s’adresser ?", mais aussi ses angoisses, ses réticences, ses espoirs : "il va peut-être oublier", ses culpabilités, ses insomnies et son chagrin de perdre un père auquel la lient, en dépit de son autorité et de son égoïsme, beaucoup de souvenirs et d’affection. Le mal-être ressenti, le besoin de retrouver un psy, la déstabilisation, la conviction de devoir faire et le refus intime de vouloir faire, tout cela fait partie de "Tout s’est bien passé".

Le père mort - en Suisse puisqu’en France ce n’est pas autorisé -, sa fille Emmanuèle qu’il appelle Nuèle a eu besoin d’en écrire. Sans exagération, dramatisation ou sensiblerie. Les faits tels qu’ils se présentent, tels qu’elle les vit. Ou les a vécus trois ans plus tôt. C’est clair, nerveux, tendu. Dans l’euthanasie, qu’elle soit ou non autorisée, on oublie souvent d’évoquer le déchirement de ceux qui rallieraient volontiers la comptine reflétant ici les doutes de la narratrice : "Pourquoi a-t-il fallu que j’cède ?". Emmanuèle Bernheim a ouvert une porte et force notre regard bien au-delà des lois.

Tout s’est bien passé Emmanuèle Bernheim Gallimard 206 pp., env. 18 €