Bienvenue à England’s Lane

Joseph Connolly croque avec malice et non sans gravité les commerçants d’une rue de Londres. La fin d’une époque et la naissance d’une femme.

Geneviève Simon
Bienvenue à England’s Lane
©Christophe Bortels

Le temps s’égrenant, Joseph Connolly a tempéré ses ardeurs iconoclastes pour passer du jeu de massacre féroce et habile (ainsi de "Drôle de bazar") à la comédie de mœurs vive et piquante. Et si le rire a laissé la place au grincement et à une touchante gravité, comme le démontre son dernier-né, "England’s Lane", son écriture, elle, demeure toujours aussi jubilatoire. La dernière page tournée, l’on ne peut qu’admettre que seul un écrivain britannique est sans doute à même de se livrer à pareil exercice. Joseph Connolly est-il conscient de cette singularité découlant d’un regard affectueux qui n’exclut pas l’autodérision pour ses compatriotes ? "Je n’ai pas grandi dans une famille de lecteurs. Ce n’est qu’à l’âge de treize que j’ai commencé à m’intéresser à la bibliothèque de l’école. J’y ai découvert P.G. Wodehouse, Graham Greene, Charles Dickens, George Orwell, Kingsley Amis et les ai tous aimés. Inconsciemment, j’ai dû m’imprégner d’eux. Quand j’écris, j’aime amener doucement les situations extraordinaires. Plus c’est énorme, et moins j’en parle. England’s Lane est à cette aune mon livre le plus anglais. J’étais d’ailleurs curieux de voir comment allait s’en tirer Alain Defossé, mon traducteur, pour rendre ce texte compréhensible en français sans en trahir le côté anglais. Et le résultat est brillant. Michel Blanc avait réussi le même défi en faisant du film Embrassez qui vous voudrez une comédie française fidèle à l’esprit de mon roman Vacances anglaises."

Comme son titre le laisse penser, "England’s Lane" est d’abord un microcosme particulier, ultime témoin d’une ère qui se meurt. Nous sommes en 1959. Les petites boutiques de quartier ne savent pas encore que, sous peu, elles vont être balayées par les supermarchés. "Ce sont les derniers moments où deux rangées de magasins se font face, le nom des propriétaires peint sur la devanture, ceux-ci vivant à l’étage. C’est aussi la fin d’une époque. Tout changera avec l’arrivée des années 60, la jeunesse prendra le pouvoir, apportant une culture nouvelle." S’il est un peu jeune pour se souvenir pleinement de cette année charnière (il est né en 1950), Joseph Connolly est-il tout de même nostalgique de cette époque ? "Ce n’est autobiographique en aucune manière, tous les personnages ont été imaginés. Mais il y a de la nostalgie dans le sens où je me souviens très bien de cette période. Fils unique élevé par ma mère qui, après le décès de mon père alors que j’avais trois ans, a beaucoup travaillé, j’étais souvent livré à moi-même. Quand vous êtes enfant, vous regardez autour de vous et vous absorbez tout. Vous êtes si jeune que vous n’avez aucun point de comparaison. Vous pensez donc que ce que vous voyez est normal. En réalité, c’est un bon entraînement pour devenir romancier : observer, s’imprégner pour, cent ans plus tard, écrire !"

"Le plus difficile dans un roman est de mettre ensemble des gens disparates, pour que les choses puissent arriver." Joseph Connolly entraîne son lecteur dans le quotidien de trois couples vivant à England’s Lane. Milly est le catalyseur de ce groupe : des événements surgissent simplement parce qu’elle est là. Mariée sans amour pendant la guerre à Jim, qui tient la quincaillerie, elle s’occupe surtout de Paul, son neveu, qu’elle a adopté après le décès accidentel de sa sœur et de son beau-frère. Face à ce mari faiblard et alcoolique, elle se doit d’être une femme capable. Qui, au fil des pages, va le devenir de plus en plus, jusqu’à affirmer le meilleur d’elle-même. Non loin de là sont établis Stanley, marchand de tabac et de friandise, sa femme Janey, qui vit recluse dans sa chambre, et leur jeune fils Anthony, que la polio a laissé handicapé. Enfin, il y a Jonathan, le boucher qui cache de terrifiants secrets, sa jolie épouse et leur délicieuse fille Amanda. Meurtres, mensonges, trahisons, infidélités, coups de théâtres, travers pas toujours avouables : une certaine Angleterre est ici croquée avec une tendresse qui n’exclut pas un regard sans concession. "Une hiérarchie bien précise est toujours la clef en Angleterre", écrit Connolly.

Ce que peuvent dire ou penser les personnages du roman leur est propre, assure l’auteur de "Ça ne peut plus durer", "SOS" et "L’amour est une chose étrange". "C’est une des raisons pour lesquelles j’utilise les voix dans un roman : je suis toujours dans la tête du personnage, qui parle à sa manière. A cet instant, je suis ce personnage. L’auteur, lui, doit rester invisible. Il n’est que le secrétaire qui transcrit pour le restituer au lecteur." Un lecteur dont il assure prendre la position au moment même de l’écriture. "J’aime être surpris comme vous le serez en lisant, je l’espère. Avant de commencer un livre, j’ai une idée d’où je vais. C’est comme être en voiture entre Paris et Bruxelles : vous connaissez votre destination sans savoir nécessairement si cela va prendre une semaine, avec de multiples arrêts ou détours, ou être plus direct. Je ne pourrais jamais travailler en suivant un plan précis, comme certains le font, avec un story board rempli de post-it : cela ressemblerait trop à du travail !"

Ancien libraire et éditeur, Joseph Connolly élève le roman au-dessus de toutes les autres formes d’art. "Je n’exclurais pas la poésie même si, à l’exception des Sonnets de Shakespeare qui sont parfaits, le roman lui est supérieur. Un roman est mis sur papier par un auteur et lu par un lecteur sans intermédiaire. Si vous composez de la musique, vous avez besoin d’un orchestre. Pour une pièce de théâtre, il vous faut des acteurs, des costumes, un décor Le roman est immédiat, pur. Il est lu dans le même silence que celui où il a été écrit. Bon, un mauvais roman peut être très bruyant, mais j’espère que le mien n’est pas à ranger dans cette catégorie " Definitely not !

England’s Lane Joseph Connolly traduit de l’anglais par Alain Defossé Flammarion 417 pp., env. 21 €