Non, le tsar n’était pas voué à tomber

La Révolution de 1917 continue de poser trois questions : pourquoi le tsarisme s’est-il effondré ? pourquoi sont-ce les bolcheviques qui ont pris le pouvoir ? pourquoi est-ce Staline qui a succédé à Lénine ?

Jacques Franck

La Révolution de 1917 continue de poser trois questions : pourquoi le tsarisme s’est-il effondré ? pourquoi sont-ce les bolcheviques qui ont pris le pouvoir ? pourquoi est-ce Staline qui a succédé à Lénine ? A ces questions, un des plus grands historiens américains, professeur émérite à l’université de Harvard, apporte des réponses qui tranchent sur celles des historiens dits "révisionnistes", longtemps dominants dans les universités occidentales, qui adoptèrent par idéologie marxiste ou parti pris prosoviétique, les thèses du Parti communiste d’URSS : que la chute du tsarisme et le triomphe des bolcheviques résultaient d’une révolution populaire et que l’accession de Staline au pouvoir avait été un "accident".

Non, réplique Richard Pipes, la chute du tsarisme n’était pas inévitable. Avant 1917, ni la presse, ni les acteurs des événements ne s’attendaient à l’écroulement du régime. Encore en janvier 17, Lénine, réfugié en Suisse, prédisait que ni lui ni sa génération ne verraient la Révolution en Russie. D’ailleurs, ajoute Pipes, "une des raisons pour lesquelles les révolutionnaires russes radicaux, et même modérés, ont attaqué le régime avec une telle impudente désinvolture, c’est qu’ils étaient convaincus qu’il était pratiquement indestructible et qu’ils pouvaient le faire impunément".

Les grèves furent certes nombreuses après la légalisation des syndicats et du droit de grève en 1905-06, mais elles n’étaient motivées que par la revendication de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. En Angleterre et aux Etats-Unis, elles furent aussi nombreuses à cette époque sans pour autant faire tomber la démocratie. En outre, la campagne (une centaine de millions de paysans contre 2 à 3 millions d’ouvriers) resta tranquille. Alors, pourquoi le tsarisme est-il tombé ? Pour la même raison que le régime soviétique en 1991 : suite à des décisions et indécisions politiques à la tête de l’Etat. Dans les deux cas, un pouvoir central, exclusivement basé sur une bureaucratie administrative et une police politique, et sans relais économiques et sociaux intermédiaires avec la population, ne peut que tomber si des contradictions et des dissensions le minent au sommet. Lorsque, mal conseillé, Nicolas II abdiqua, le pouvoir était à prendre. Lénine le prit.

La démonstration de Pipes est implacable : ce n’est pas une révolution populaire qui porta Lénine au pouvoir, c’est un coup d’Etat d’une petite équipe qui sut aussitôt abolir la démocratie, instaurer une police politique, supprimer la liberté de la presse, etc. Rappelons ici que dès les années 20, Malaparte, le célèbre essayiste et journaliste italien, en avait fait la thèse dans "Technique du coup d’Etat".

Enfin, si Staline a succédé à Lénine, c’est parce qu’il était inévitable. Pour trois raisons : 1. L’échec de l’exportation de la Révolution dans les pays industrialisés d’Europe, si naïvement espérée et guettée par Lénine, le condamna à se replier sur une impitoyable instauration à marche forcée du communisme "dans un seul pays"; 2. Cette marche forcée passait par l’instauration d’une énorme bureaucratie que seul Staline se révéla capable d’organiser et gérer, et du même coup de s’attacher; 3. Pour imposer sa volonté, Lénine avait fait passer en secret un décret interdisant tout "fractionnisme", autrement dit toute opposition à la ligne adoptée par la direction du parti : le Politburo, le Comité central, le Secrétariat. Quand il mourut, Staline était membre des trois instances. Trotski, par exemple, ne l’était que du Politburo. Staline ne pouvait que l’emporter. Et utiliser le décret anti-fractionniste contre Trostski, qui l’avait voté, et tous ceux qui tentèrent de s’opposer à lui.

Les trois pourquoi de la Révolution russe Richard Pipes Ed. de Fallois 126 pp., env. 15 €