Un amour fou qui finit mal

Un récit doux-amer, effarant parfois, qui entend rendre justice à l’ex-épouse de l’“anartiste” qui jouait les maudits.

Francis Matthys
Un amour fou qui finit mal
©J-P Sudre

Un soir d’errance, dans un bar de Paris que fréquentait Antoine Blondin, l’épouse de Georges Arnaud, le romancier du "Salaire de la peur", présenta une jeune femme récemment divorcée à Léo Ferré qui, alors encore inconnu du grand public, se produisait dans des cabarets pour des cachets de misère. Elle était la maman d’une fillette de cinq ans, Annie, à qui l’on doit ce livre au titre emprunté à un poème d’Apollinaire. Aux médias, dix fois plutôt qu’une Ferré dira : "Je suis né par erreur en 1916 et une seconde fois le 6 janvier 1950 quand j’ai connu Madeleine". Mais pour Annie Butor, qui fut professeur de lettres puis avocate, ce n’est point là parole d’évangile : "Cette jolie déclaration avait plu aux journalistes qui la reprirent pendant des années. Léo lui-même, satisfait de sa formule, l’a répétée, ressassée durant plus de dix-sept ans. Plus tard il déclarera, mystère de la réincarnation, être né en 1968".

Après mai 68, Ferré n’est plus le maudit d’avant : l’anartiste est devenu procédurier. Adulé par les uns, vomi par d’autres; pourtant, chacun se doit de reconnaître que ses récitals - qui suaient la haine mais électrisaient leurs spectateurs - étaient inoubliables d’intensité - comme l’étaient ceux de Gilbert Bécaud. Annie vivra donc son enfance et son adolescence avec sa mère et cet enragé-né qui écrira "Jolie môme" en pensant à elle Tendre et douloureux, ce récit (où tout "n’est pas dit") est la chronique d’une croisière et d’un naufrage : celui du "Bateau ivre" peut-être. Ce livre n’a rien d’un sordide règlement de comptes, même s’il fera grincer les dents des ennemis du déballage. Annie Butor l’a simplement écrit pour rendre justice à sa mère envers qui, à la saison où leur flamme rouilla, Ferré se montra dégueu. Madeleine mourut le 24 mai 1993, et Léo - qui ne le sut pas - moins de deux mois plus tard, le 14 juillet. Les passages évoquant l’amour délirant porté à une guenon à la force herculéenne par un couple qui l’appellera "notre fille", sont proprement effarants. Un récit poignant, qui montre combien Ferré "critiquait, tout, tout le temps, avec une réjouissante méchanceté. Il n’épargnait personne". Pas même ceux qu’il aimait. Ce géant (de la chanson) n’en sort guère grandi. Suffit pas d’avoir un chimpanzé pour devenir Tarzan.

Comment voulez-vous que je l’oublie Annie Butor Phébus 214 pp., env. 17 €

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