Jean-Paul Kauffmann marche à contre-courant

En remontant la Marne à pied, Jean-Paul Kauffmann s’est plongé dans une France autre. De ce périple en solitaire, il livre un récit gouleyant.

Geneviève Simon
Jean-Paul Kauffmann marche à contre-courant
©Gamma

Rencontre

Sept semaines durant, Jean-Paul Kauffmann a remonté la Marne. Sans contrainte, un sac à dos pour seul compagnon, le hasard des disponibilités des auberges et des tables d’hôtes en point d’appui. De cette déambulation solitaire, il a tiré un récit goûteux où se mêlent géographie, histoire, paysages, rencontres et littérature. Marqué par "Chemin faisant" (1977) de Jacques Lacarrière, qu’il interviewe alors qu’il est journaliste au "Matin de Paris", il rêvait depuis de vivre pareille expérience, en y alliant ce qui a guidé son parcours d’écrivain ("L’Arche des Kerguelen", "La chambre noire de Longwood", "La maison du retour" ou "Courlande"): la recherche d’une vérité cachée. "Je voulais écrire un livre sur la province française, dont je suis issu. J’ai cherché un fil rouge, et la Marne s’est imposée à moi. En France, cette rivière sonne de manière particulière : de là sont arrivées toutes les catastrophes nationales. Venant de l’Est, les envahisseurs sont toujours arrivés par la Marne pour investir Paris."

Marcher à contre-courant s’est imposé d’emblée. "Descendre la rivière, c’est aller vers la confluence, la disparition, la capture, la mort. J’ai préféré aller vers l’origine, la vie, le commencement. J’essaie aussi de remonter le vieux film de mon histoire." Si la présence de l’eau a d’abord un côté apaisant, elle peut aussi devenir euphorisante. Dans tous les cas, l’esprit est rarement au repos. Et aime à s’affirmer. "Je m’inscris en faux contre la tendance actuelle qui privilégie l’instantanéité. Je pense que, pour aborder le présent, et surtout l’avenir, il faut être adossé à l’histoire." Ainsi goûte-t-il au plaisir de la rencontre avec ceux qu’il nomme les "conjurateurs", mot tiré de La Fontaine. "Je me suis interrogé sur l’identité de la France, sur cette idée occidentale de pays fatigués qui ne croient plus en eux, en proie à la crise et au déclin. Les conjurateurs se battent contre les esprits maléfiques, incarnés aujourd’hui par la déploration, le ressentiment, l’imprécation. Il y a, en France, des interstices de résistance, des écartements qui favorisent la présence de micro-sociétés. Je me suis intéressé aux angles morts de ce pays, où les gens souffrent, mais comprennent ce qu’ils vivent. Ce ne sont pas des indignés, mais ils ont extirpé la peur, omniprésente ailleurs, pour évoluer vers une dissidence tranquille."

Le 4 mai dernier, Jean-Paul Kauffmann et les siens ont fêté le 25e anniversaire de sa libération. Les trois années où, journaliste à Antenne 2, il fut retenu otage à Beyrouth, ne sont pas étrangères à cet ouvrage. "Etre exilé loin de son pays, de sa langue, des contacts charnels a été une mutilation. Ce texte est aussi une manière de parler de ce pays dont j’ai été privé."

Les bords de Marne (avec ses 514 km, elle est la plus longue rivière de France) sont par ailleurs une terre fertile littérairement. On y croise La Fontaine, qui fut maître des eaux et forêts à Château-Thierry. Mais aussi Simenon, qui y campe certains des premiers Maigret, et Breton, l’un des précurseurs du surréalisme. C’est aussi un lieu qui cultive les paradoxes : "Qui eût dit que le champagne, vin de la fête et de la frivolité, a été inventé par Dom Pérignon, grande figure du jansénisme champenois ?" C’est là, encore, à partir de Meaux, que s’observe un phénomène lumineux unique : la rambleur. "La Marne diffuse une lumière très étrange, paradoxale, à la fois éteinte et éclatante. C’est un peu la métaphore de ce livre : quelque chose d’insaisissable."

Remonter la Marne Jean-Paul Kauffmann Fayard 262 pp., env. 19,50 €