"Saloperie" ? Pur plaisir

Robert Littell, le plus francophile des écrivains américains, est non seulement le père de Jonathan Littell, l’auteur des "Bienveillantes", mais aussi un romancier polymorphe. Il nous offre un vrai polar à l’ancienne, plein d’humour et d’ironie.

Guy Duplat
"Saloperie" ? Pur plaisir
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Robert Littell, le plus francophile des écrivains américains, est non seulement le père de Jonathan Littell, l’auteur des "Bienveillantes", mais aussi un romancier polymorphe. Ancien journaliste à "Newsweek" et spécialisé dans les affaires russes et moyen-orientales, il se consacre à la littérature depuis les années 70, publiant notamment des livres d’espionnage sur la CIA, dont "La Compagnie", grand best-seller.

Il y a quatre ans, il nous offrait un magnifique et bouleversant roman "L’hirondelle avant l’orage", hommage émouvant et splendide au courage insensé des artistes qui osent défier le pouvoir et proclamer que "le roi est nu". Il y racontait le face-à-face réel et imaginaire entre Staline, alors au faîte de son pouvoir, et le grand poète Ossip Mandelstam, réflexion profonde et passionnante sur le pouvoir et les limites de l’art et de la poésie. Quand quelques mots d’un poète peuvent ébranler le despote le plus puissant du globe.

Il nous revient cette fois avec un livre tout différent et absolument épatant, une friandise à déguster sur la plage. Un vrai polar à l’ancienne. "Une belle saloperie", le titre du roman (la saloperie, selon Littell, est la vie elle-même), met en scène Lemuel Gunn, ancien agent de la CIA chassé pour avoir vu des massacres en Afghanistan. Il en a ramené une jeune fille qu’il a adoptée, Kudra, sauvée in extremis de la mort. Il est devenu détective privé et s’est installé au Nouveau-Mexique, dans la grande caravane que Douglas Fairbanks Jr utilisa pour le film "Prisonnier de Zenda".

Tout chez Lemuel Gunn rappelle le bon vieux temps des "privés", avec les voitures américaines aux carrosseries rutilantes et infinies, la réticence face à l’ordinateur, l’importance des bars et de l’alcool, le paysage du désert de Mojave et du Désert peint.

Cet homme un peu désabusé, au passé trouble, reste cependant encore en quête de la vie. Il pense la croiser avec la belle et mystérieuse Ornella Neppi, qu’il surnomme d’emblée Vendredi car il l’a rencontrée ce jour-là de la semaine. Longue perche sensuelle et nonchalante, au dos et au cœur meurtris, elle est venue à pieds nus vers sa caravane, ses chaussures à la main. Elle demande son aide pour retrouver un mystérieux Emilio Gava pour la libération duquel elle s’était portée caution à concurrence de 125 000 dollars, mais l’homme a disparu.

Ce couple du vieux détective et de la jeune comtesse aux pieds nus fonctionne à merveille, plein d’ironie, d’humour, de sensualité. Un vrai scénario de film. Il y a, dans ce roman, l’utilisation judicieuse de tous les clichés du roman noir américain, pour notre plaisir. Robert Littell campe bien ses personnages et leur donne des répliques d’anthologie. "Je déteste la partie chez toi que je n’aime pas" , dit Vendredi. "A en juger d’après le masque de concentration sur le visage des joueurs et des donneurs, on aurait pu croire que je m’étais aventuré dans un cours académique sur la théorie des cordes" , dit Lemuel Gunn ( avec deux "n" , précise-t-il chaque fois).

Littell nous entraîne dans un polar jouissif avec le FBI qui protège des témoins, un avocat véreux, une vendetta sans fin entre deux casinos mafieux dans le village désertique de Clinch Rivers à la frontière entre le Nevada et la Californie. Les truands sont de beaux salauds et les bons n’ont pas une vie heureuse. Mais Lemuel Gunn a l’habitude des terrains pourris qu’il a vus en Afghanistan. Il sait même jouer avec les trains sans fin qui roulent dans les déserts de l’Ouest.

Cette "belle saloperie" sans trop de prétention, vous fera passer un bien joli moment.

Une belle saloperie Robert Littell traduit de l’américainpar Cécile Arnaud Baker Street 311 pp.,env. 21 €.