Les grands classiques revisités: le Misanthrope

On n’ose imaginer la tête que ferait un auteur qui, sollicitant aujourd’hui l’avis d’un écrivain réputé à propos de son dernier texte, l’entendrait décréter : " Franchement, il est bon à mettre au cabinet".

Les grands classiques revisités: le Misanthrope
©Rue des Archives
Monique Verdussen

On n’ose imaginer la tête que ferait un auteur qui, sollicitant aujourd’hui l’avis d’un écrivain réputé à propos de son dernier texte, l’entendrait décréter : "Franchement, il est bon à mettre au cabinet". C’est pourtant la réponse que fait Alceste - l’un de ses personnages dont Molière est probablement le plus proche - au courtisan vaniteux venu lui demander son appréciation sur le sonnet qu’il lui soumet. Certes, le mot "cabinet" n’avait pas, au XVIIe siècle, le sens scatologique qu’il a, parmi d’autres, acquis avec le temps mais désignait plutôt une sorte de débarras où reléguer les objets inutiles. Certes, Alceste tente d’esquiver d’une pirouette la demande qui lui est faite en soulignant son habitude "D’être un peu plus sincère en cela qu’il ne faut". Certes, il est un homme de tempérament qu’il vaut mieux ne pas provoquer… Toujours est-il que la phrase est prononcée et fort mal reçue par celui auquel elle s’adresse dont les vers enflammés pompeux se voient confrontés à la simplicité d’une vieille chanson populaire : "Si le roi m’avait donné Paris sa gran’ville Et qu’il me fallût quitter l’amour de ma mie, Je dirais au roi Henri Reprenez votre Paris, J’aime mieux ma mie". Loin de grandiloquence, un cœur épris n’a besoin, fulmine l’écrivain consulté, que de mots naturels et justes.

Tout Alceste est là. Vrai. Altier. Intolérant. Excessif. Sans masque dans une société qui aime en porter. Il a pourtant une faiblesse dans son intransigeance : il est amoureux d’une coquette qui est un prodige de dissimulation. Il l’aime malgré ce dont elle fait un art et qu’il condamne : les faux-fuyants, la rouerie. Cette contradiction le rend touchant, authentique, terriblement humain en définitive. Molière a quarante-quatre ans lorsque "Le Misanthrope" est représenté pour la première fois sur la scène du Palais-Royal. C’est une pièce de la maturité. Il en est le créateur et l’interprète principal. On devine qu’il s’y est beaucoup investi. Il a une expérience forgée au contact des divers publics devant lesquels il a joué, que ce soit celui des tournées en province de ses débuts ou, plus tard, de la cour de Louis XIV. Il a épousé Armande Béjart, comédienne de vingt ans sa cadette qui l’a rendu très jaloux. Il a souffert de l’hypocrisie et des intrigues de ceux que dérangent ses satires contre la société du temps. De quoi être inspiré.

Né à Paris en 1622 dans un milieu bourgeois qui lui assure une bonne éducation, celui qui s’appelle encore Jean-Baptiste Poquelin est souvent emmené à des représentations théâtrales ou des farces de foires par un grand-père soucieux de le distraire des nombreux deuils qui ont frappé sa famille. Après des humanités chez les jésuites et une licence en droit, il décide à vingt ans d’unir son destin à celui de la tragédienne déjà célèbre, Madeleine Béjart. Il fonde avec elle à Paris la troupe de l’Illustre-Théâtre qui subit l’échec face au prestige des théâtres installés, "L’Hôtel de Bourgogne" et "Le Marais" auxquels, pourtant, il sera rattaché bien plus tard pour former la Comédie-française. Afin de préserver sa famille des foudres de l’Eglise qui jugeait les comédiens dépravés et les excommuniait, il choisit le pseudonyme de Molière sur lequel il ne s’est jamais expliqué mais que certains ont associé à l’écrivain François de Molière, assassiné à l’époque.

D’insuccès en dettes rachetées par son père pour le sortir de prison, Molière donc circule durant douze années avec sa troupe à travers une France qui l’applaudit, le menant à être convié au Louvre pour jouer devant le roi qui aime la farce et lui accorde, avec ses rires, une pension, la gloire, mais… l’inimitié des mécontents. "Dom Juan" est loin de les rallier. Jugé peu comique à sa sortie, "Le Misanthrope", plus sensible et intime que les comédies habituelles, n’a pas l’accueil souhaité. "Tartuffe" provoquera une cabale et sera interdite de représentation. "L’Avare", "Le Bourgeois gentilhomme" et "Le Malade imaginaire" reviendront vers plus de drôlerie. Molière mourra lors de la quatrième représentation de cette dernière pièce, l’appui royal lui obtenant d’un clergé hostile un enterrement accompagné, au secret de la nuit, d’un prêtre et de quelques proches.

A la question "Quoi de neuf ?", Sacha Guitry répliquait : "Molière". Il marquait ainsi combien celui-ci se situait hors des modes en débusquant sous les apparences les travers de l’âme humaine voire, avec "Le Misanthrope", ses ambiguïtés et conflits internes. On ne peut s’empêcher d’aimer son Alceste, émouvant dans son amour, attachant dans son désir de vérité, emporté dans ses excès. Héroïque mais perdant parce que déraisonnable lorsqu’il s’exclut, par son besoin d’absolu, de toute vie sociale et d’une union avec la femme aimée qui ne peut le suivre dans ses exigences et ses déserts. La vie de la pièce tient à ce qu’elle ouvre le dilemme toujours actuel entre ce que l’on doit à la vérité et ce que l’on doit aux convenances sociales. Toute vérité est-elle bonne à dire ? Quand et jusqu’où peut-on aller dans le mensonge ?

"Le Misanthrope" n’est pas un roman mais se lit comme tel tant l’action y progresse lentement, au cœur des êtres. L’écriture claire mérite que l’on prenne le temps d’en apprécier les formules si pleines de virtuosité et de subtile élégance. A Célimène qui proteste des accusations de légèreté que lui fait Alceste d’un "Mais, de tout l’univers, vous devenez jaloux", celui-ci rétorque : "C’est que tout l’univers est bien reçu de vous". Qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! Avec de tels jaloux, on se ferait bien coquette.


Molière, "Le Misanthrope", Garnier Flammarion, 190 pp., env. 2,80 €


Chaque mardi, jusqu’au 13 août, "La Libre" revisite de grands livres classiques.

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