Coetzee : Un enfant comme un Messie

Coetzee revient avec un beau conte philosophique. Une histoire simple et émouvante d’un homme et d’un enfant, mais qui pose les questions essentielles.

Coetzee : Un enfant comme un Messie
©REPORTERS
Guy Duplat

Les grands créateurs, au soir de leur vie, épurent leurs œuvres. Rembrandt devient presque abstrait, ne peignant plus que les émotions et Peter Brook raconte une histoire universelle avec seulement trois bouts de ficelle. Le prix Nobel de littérature sud-africain, J.M. Coetzee, est de cette veine. On l’avait vu en juin quand il accompagna, par ses lettres, la sculpture magistrale de Berlinde De Bruyckere à la Biennale de Venise : un grand arbre couché représentant saint Sébastien mort.

On retrouve l’auteur génial de "Disgrâce" pour cette rentrée avec son nouveau roman, "Une enfance de Jésus". Un récit d’une simplicité biblique, comme un conte, mais d’une grande beauté et d’une richesse insondable car cette simplicité est le fruit d’un long travail de décantation et d’une longue expérience de vie. Un livre qui évoque le désir, la maternité, la paternité, l’utopie, l’amour, la séparation, en laissant chaque fois la part d’ombre et de mystère que ces thèmes charrient.

Un jeune garçon, David, accompagné de Simon, un adulte rencontré sur le bateau et qui le protège, abordent un pays imaginaire, Novilla, où on parle espagnol. Ils ont échappé à on ne sait quelle catastrophe, Coetzee ne nous en dit rien. L’enfant a perdu tous les papiers qui pourraient l’identifier. Ce sont des réfugiés arrivés dans un pays où règne une certaine utopie socialisante. On se heurte là à une bureaucratie kafkaïenne, à l’absurdité de Beckett, mais néanmoins avec une humanité douce dans les rapports humains.

Simon noue une amitié avec Elena, une professeure de musique, même si celle-ci ne croit plus ni en l’amour, ni dans le sexe. Mais son fils devient le meilleur ami de David. Simon cherche une mère pour David et est persuadé de l’avoir trouvé en Inès, une fille célibataire et vierge aperçue sur un court de tennis, avec ses frères, près d’une résidence huppée (Inès veut dire "chaste" et "pure" en grec). Elle accepte de prendre l’enfant et de le faire sien. Mais l’enfant est étrange, génial et psychotique, et l’école veut le placer en institution spécialisée.

Simon a trouvé pour lui un travail comme docker débarquant de lourds sacs de grains. Il continue à protéger l’enfant. Il a vu qu’il était hors du commun même si ses réflexions sont étranges. Il est, par exemple, effrayé par l’espace qui se trouve entre les nombres. Il sait lire mais il le cache car il a son propre langage et il répond à son professeur qui le sermonne, "je suis la vérité". David, accompagné de Simon, d’Inès, d’un grand chien trouvé et d’un vagabond va fuir dans une autre ville pour échapper aux rigueurs des professeurs et de la loi, et fonder, peut-être, autour de l’enfant David, un monde nouveau.

Rien, dans le roman, ne parle de Jésus et l’histoire est d’aujourd’hui, mais le titre nous entraîne à voir bien des liens : Inès est la Vierge, Simon est Joseph, le symbole du grain que porte Simon est biblique. David pourrait annoncer un monde nouveau et se heurte aux docteurs de la loi et il partira avec ses disciples. On croise même le Diable tentateur sous la forme du séduisant señor Daga.

On pourrait multiplier les liens, mais le roman n’est pas du tout un livre chrétien et n’est pas que cette recréation d’une enfance imaginaire de Jésus.

Coetzee, on le sait, est un homme secret, renfermé, misanthrope, mais un philosophe. Il est question, dans ce livre, de "la bonne volonté" qui remplace souvent l’amour et la passion, mais qui ne peut pourtant s’y substituer. On y parle de Don Quichotte, le grand idéaliste, le seul livre que lit David. Don Quichotte, l’homme qui ose affronter la rationalité du monde établi.

Car le monde de Novilla est absurde comme celui de Cervantès, comme le nôtre. Simon découvre que les sacs de grains qu’il décharge avec tant de souffrances vont remplir un hangar où les rats pullulent pour tout dévorer. Simon décide qu’Inès sera une mère aimante, mais elle est si aimante et surprotectrice qu’elle fait régresser l’enfant jusqu’à l’absurde. L’amour n’est pas un critère suffisant. Simon fréquente l’"Institut" pour y étudier la philosophie et discuter de pourquoi une chaise est une chaise, proposition aussi absurde que les questions métaphysiques du garçon effrayé par la suite des nombres et l’infini qui s’y glisse.

David est un enfant sauvage, un Messie, un autiste, mais lit-on, "si ce garçon était le seul d’entre nous avec des yeux pour voir ? Si les fous étaient en réalité sains d’esprit et si les sains d’esprit étaient en fait des fous ?"

Le roman montre que l’amour n’est pas donné, mais qu’on choisit ceux qu’on aime. Coetzee ramasse en une phrase tout le paradoxe du manque : "Si Elena croit que rien ne lui manque, alors elle ne peut être ce qui manque dans la vie de Simon".

Simon se pose les questions que Coetzee lui-même doit se poser : "tient-il à la primauté de ce qui est personnel (le désir, l’amour) sur ce qui est universel (la bonne volonté, la bienveillance) ? Et pourquoi ne cesse-t-il de se poser des questions au lieu de simplement vivre comme tout le monde ?"

Ainsi va Coetzee, poussant devant son récit simple comme du Beckett, les questions essentielles de la vie, avec leur mystère obsédant.

Une enfance de Jésus J.M. Coetzee traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis Seuil 377 pp., env. 22 €

Sur le même sujet