Eduard Einstein, fils d'Albert et psychotique

Dans un roman où tous les faits sont exacts, Laurent Seksik analyse le lien si étrange entre Albert Einstein et son fils, enfermé en hôpital psychiatrique.

Eduard Einstein, fils d'Albert et psychotique
© D.R.
Guy Duplat

Parmi les romans de la rentrée littéraire, “Le Cas Eduard Einstein” est particulier. Laurent Seksik, par ailleurs médecin, s’appuie sur la vie bien réelle d’Albert Einstein pour raconter un volet obscur et délicat de celle-ci : la schizophrénie de son fils Eduard et la manière avec laquelle le grand savant a mal vécu cela comme s’est mal déroulée sa séparation avec sa première épouse, la Serbe Mileva Maric. Dans le roman, tout est réel sauf les réflexions intérieures des trois principaux protagonistes : Albert Einstein, sa femme Mileva et surtout Eduard, enfermé en 1930 dans l’hôpital psychiatrique Burghölzi à Zurich et qui y restera jusqu’à sa mort en 1965.

Ce qui fascine dans ce livre est de voir comment un immense savant fut totalement impuissant et inadéquat devant la maladie de son fils. Il écrivit à la fin de sa vie : “Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution. Les autres, ce n’est pas moi, mais la main de la mort qui les a résolus.”

Il y a déjà une bibliothèque entière de livres sur Einstein. Souvent des hagiographies du savant et de l’homme de combat qui s’opposa aux nazis, prit la cause du sionisme, qui lutta contre la bombe atomique et fut le confident et le compagnon musical de la reine Elisabeth de Belgique. Mais il y a en a aussi d’autres, publiés ces dernières années qui mettent plutôt l’accent sur l’homme privé, bien plus ambigu, qui fut un mari volage, qui cantonna ses deux épouses (Mileva et puis sa cousine germaine Elsa) dans des rôles de gouvernantes à son service, interdisant qu’elles entrent dans son bureau sans son autorisation. Il fut aussi un piètre père. On découvrit en 1986 seulement, à partir de la correspondance entre Einstein et Mileva, l’existence d’un premier enfant, la petite Lieserl, née avant le mariage de ses parents, sans doute handicapée mentale et qui fut immédiatement placée. Elle mourut, dit-on, de la scarlatine.

Il y eut aussi le frère aîné, Hans-Albert, né en 1904, qui devint professeur d’ingéniérie hydraulique à Berkeley mais qui, lui aussi, était très remonté contre son père. Il révéla à la fin de sa vie, la douleur de s’entendre dire partout, quand il révélait son identité : Si Einstein avait un fils cela se saurait, comment pouvez-vous affirmer être le fils d’Einstein ? En aucun endroit, il ne parle de ses fils. Hans-Albert fut membre de l’Eglise du Christ scientiste, ce qui l’amena à refuser les soins nécessaires pour sauver son fils Klaus.

Equilibré et sans pathos

L’intérêt de ce livre est d’éviter tout pathos inutile et tout jugement, de n’être ni partisan ni assassin pour le grand homme. Un livre humain qui tente de comprendre le drame du fils mais aussi celui du père et pourquoi Albert s’occupa si peu de ce fils enfermé.

Eduard Einstein était né en 1910 à Zurich. Albert avait publié cinq ans auparavant son célèbre article qui entre autres, présentait la théorie de la relativité restreinte. Enfant sensible et fragile, Eduard souffrit beaucoup, comme son frère Hans-Albert, de la séparation de ses parents qui survint en 1914. Il n’a alors que quatre ans. Sa mère Mileva, qui boitait (une coxalgie) était l’amour de jeunesse d’Einstein, la brillante mathématicienne rencontrée sur les bancs de l’université. Mais le couple capota et Albert retrouva Elsa, mariée un temps à Max Löwenthal et habitant Berlin. Elsa était la double cousine germaine d’Albert, leurs mères étaient sœurs et leurs pères étaient cousins germains.

Ils commencèrent une relation en 1912 et se marièrent en 1919. Mileva s’accrocha à Albert et celui-ci tenta d’arranger les choses, promettant à Mileva l’argent du Nobel s’il le recevait, ce qu’il a fait.

Laurent Seksik revient sur cette “disparition” de la petite Lieserl et l’impact que cela eut sur la mère : Une chape de silence recouvrait cette disparition. Nul ne devait savoir, nul ne l’apprendrait jamais. Ils n’avaient mis personne dans la confidence. Ils n’en parlaient pas entre eux. La blessure était là, dans son cœur, béante et silencieuse. La naissance de deux fils n’avait pas cicatrisé la plaie. Rien ne pouvait apaiser pareille douleur. Rien ne peut réparer une honte semblable. Lieserl avait disparu. Son ombre continuerait de planer.”

Chocs à l’insuline

Eduard Einstein a toujours pris le parti de sa mère. On le surnommait “Tete”, un diminutif qui vient du serbe “Tede” qui signifie “l’enfant”. Il était brillant musicien, avait lu tout Kant, Schopenhauer, Platon. A six ans, il lisait Shakespeare. Par-dessus tout, il vouait un vrai culte à Freud, ayant son portrait affiché dans sa chambre. Eduard rêvait de devenir psychanalyste.

Il commença brillamment des études universitaires avant que sa maladie se déclenche, vite diagnostiquée “schizophrénie” (le diagnostic était courant à cette époque). Sa mère le plaça en 1930, à vingt ans, dans la clinique psychiatrique Burghölzi de Zurich (celle qui accueillit aussi l’écrivain Robert Walser et où on retrouvait, dans le staff médical, Bleuler, le créateur du mot schizophrénie, Jung et Rorschach). On y pratiquait les électrochocs à tire-larigots et on y expérimenta sur Eduard les chocs à l’insuline (on crée un coma insulinique pour tenter ensuite de réveiller le malade sans ses délires). Mais aujourd’hui, on s’accorde à dire que ces traitements ont plus détruit Eduard que guéri. Dans le roman, Laurent Seksik imagine un dialogue d’Eduard avec un infirmier qui lui dit : Les gens ne séjournent pas au Burghölzi pour penser, Eduard .” Celui-ci répond : Ceux qui sont là depuis trente ans ne s’expriment presque plus.

Albert Einstein fut la première grande victime juive désignée par les nazis et dût s’enfuir aux Etats-Unis (via Le Coq en Belgique) en 1933. Une scène réelle et dramatique est la dernière rencontre entre Albert et son fils dans l’hôpital psychiatrique. Albert joua du piano avec son fils et voulait le convaincre de l’accompagner. Mais cela ne se fit pas. Laurent Seksik imagine que le fils se disait : “Mon père ne supporte pas que je sois à la hauteur.” “T’accompagner ? Plutôt crever.” Et Albert Einstein laissa son fils à Zurich, couvé par sa seule mère. Eduard vécut comme jardinier de l’hôpital jusqu’à son décès en 1965, à 55 ans. Peu avant sa mort, le fils avait reçu un journaliste et lui avait dit sobrement : Avoir pour père le génie du siècle ne m’a jamais servi à rien.

Rapport singulier à Freud

Einstein était totalement désarmé devant la maladie de son fils. On peut être un génie universel et être impuissant devant les ravages d’une maladie mentale. Peut-être d’ailleurs le génie d’Albert Einstein peut, à certains égards, être proche d’un léger autisme.

Laurent Seksik recrée les ruminations possibles d’Albert Einstein se rendant en train à Zurich : “Il n’y a rien à comprendre. Expliquer serait faire offense à la souffrance. Injurier ce malheur immense, cette vie de pauvre hère qui semble débuter. Ce temps de tourment, de douleur et de peine où l’existence d’Eduard a basculé, ce monde hors du monde. Nulle explication, ni refuge, ni consolation, pas de salut dans la fuite, de remède au drame ou de clef au mystère. Ne pas percer le jeu des ombres. Mesurer simplement l’étendue du malheur.”

Face à cela, il présente en alternance les réflexions du fils : Peut-être pourra-t-on m’aider à y voir plus clair ? S’il était également possible de faire taire ce bruit dans mes oreilles, je vous en serais reconnaissant. Le bourdonnement finit par incommoder. Et pourtant, je suis dur à la douleur. Le mois passé, je me suis tranché les veines, cela ne me fait ni chaud ni froid. Ma mère était dans un tel état que j’ai juré de ne plus recommencer. Je tiendrai promesse. Je n’ai qu’une parole, même si nous sommes plusieurs à nous exprimer par ma bouche.”

Un des points singuliers de cette histoire, et étudié par Laurent Seksik, est la relation entre Albert Einstein et Freud. Einstein, au départ, rejetait les théories du psychanalyste et s’opposa même à ce qu’on lui accorde le Prix Nobel de médecine en 1928. Mais ensuite, il correspondit avec lui et ils écrivirent ensemble, à la demande de la Société des Nations, un échange épistolaire sur le thème de “Pourquoi la guerre ?” Et Einstein reconnut dans une lettre à Freud que ses théories étaient peut être exactes. Pourtant, malgré que Freud soit le Dieu de son fils Eduard, il ne parla jamais au psychanalyste de la maladie de son fils qu’il cachait douloureusement.

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