L’écriture, intime engagement de David Vann

David Vann est l’un des invités de l’Intime festival, initié par Benoît Poelvoorde, qui se tiendra au Théâtre de Namur. Rencontre avec un écrivain dont la vie a changé depuis le succès de “Sukkwan Island”.

L’écriture, intime engagement de David Vann
©Gamma
Entretien de Geneviève Simon

De longues années durant, David Vann (1966, île Adak, Alaska) a tenté de trouver un éditeur. En vain. Jusqu’au jour où il remporte le Grace Paley Prize avec “Sukkwan Island”. Qui se vendra à moins de 3 000 exemplaires outre-Atlantique. La reconnaissance viendra de France, où au plébiscite des lecteurs s’ajoutera le prix Médicis étranger en 2010, visa pour une traduction en quinze autres langues et une diffusion dans une cinquantaine de pays. Depuis, “Désolations” (2011) et “Impurs” (2013) sont venus confirmer le talent d’un écrivain qui n’a de cesse de s’immiscer au cœur des noirceurs familiales. Il est l’un des invités de l’Intime festival, initié par Benoît Poelvoorde, qui se tiendra du 30 août au 1er septembre au Théâtre de Namur. Où, après avoir lu des extraits de ses propres textes, l’auteur rencontrera le public.

Que vous ont apporté le prix Médicis et la reconnaissance de la France ?

Le prix Médicis est une des meilleures choses qui me soient arrivées dans la vie. Il a été une énorme surprise et a changé beaucoup de choses pour moi, non seulement en France, mais aussi aux Etats-Unis et dans d’autres pays. Ce prix m’a offert la liberté d’écrire ce que j’avais envie d’écrire. Et le succès que je connais en France me permet de n’enseigner qu’une partie de l’année, comme en ce moment en Angleterre, et de consacrer le reste de mon temps à l’écriture.

Comment êtes-vous devenu écrivain ?

Je viens d’une famille de pêcheurs et de chasseurs où tout le monde a toujours raconté des histoires, parfois aussi des mensonges, sur ce qu’ils attrapaient et pêchaient. Donc mes premières histoires étaient des histoires d’écureuils. Quand j’ai appris à écrire, j’ai commencé avec la chasse et la pêche pour offrir de petites histoires à ma famille pour Noël. Ensuite, à l’école, j’ai écrit la première version d’une nouvelle que je n’ai pu publier qu’à l’âge de vingt-cinq ans. C’était déjà au sujet du divorce de mes parents, avant même le suicide de mon père. L’écriture m’a toujours semblée inévitable. Mais j’ai fait pas mal de jobs avant de pouvoir vivre de ma plume.

Quelle place prend l’écriture dans votre vie ?

Aujourd’hui, l’écriture remplace essentiellement la religion pour moi. J’écris absolument tous les jours quelques heures et c’est devenu un engagement vis-à-vis du texte, une sorte d’ascèse. L’écriture est au centre de ma vie comme la religion l’est dans la vie d’un moine.

Vous êtes en résidence d’écriture à Amsterdam. Comment vivez-vous ces moments de travail sans doute plus intenses ? Le lieu où vous écrivez influence-t-il votre travail ?

Je travaille en ce moment sur un nouveau roman qui se passe à Seattle, j’y travaille tous les jours, mais je sors aussi à Amsterdam pour voir la ville. J’ai aussi voyagé dix jours en Belgique avec mon éditeur néerlandais. A Amsterdam, je connais quelques auteurs et journalistes, j’essaie de passer du temps avec eux. Je sais que je suis censé répondre que la résidence offre une expérience d’écriture plus intense, mais, en fait, pour moi qui écris chaque jour, il n’y pas beaucoup de différence. Tous les jours sont pareils pour moi. Sinon je n’aurais jamais pu écrire six livres en six ans.

Vos romans ont des racines autobiographiques. L’écriture a-t-elle été pour vous une façon d’accepter ?

Oui, je crois que mon écriture s’opère par une transformation inconsciente des histoires familiales refoulées qui prennent souvent des proportions différentes et étonnantes pour moi. Cela révèle quelque chose sur ma famille, sur ce que je suis et sur les conflits qui nous ont affectés. Les histoires familiales me donnent un poids psychologique et émotionnel nécessaire. Tout ce que j’écris n’est que de la fiction, mais la façon dont les choses arrivent vient de la vie réelle. Là, je viens de terminer un roman sur Médée qui n’a aucun lien avec ma famille. Donc il semblerait bien que je sois aussi capable d’écrire quelque chose de différent !

La nature (sauvage, toute-puissante ou suffocante) est, dans vos romans, un révélateur sans concession, cruel, absolu. Une manière pour vous de remettre l’homme à sa juste place dans ce monde ?

Dans mes livres, le paysage reflète surtout l’inconscient des personnages, leur vie intérieure qui est révélée par ce biais. La nature en soi est neutre, elle n’a pas d’intention ou de signification particulières, mais aucun personnage ne la regarde de manière indifférente. Ils l’interprètent constamment, ce qui fait que les descriptions des paysages fonctionnent comme le test de Rorschach. Et ce sont les séquences les plus importantes de mes livres car, si vous les mettez ensemble, vous obtiendrez une vision globale du livre.

Il y a dans vos romans un besoin de pureté, or elle n’est jamais qu’un mirage… Parce qu’elle est inaccessible ?

Difficile de parler de la pureté lorsqu’on a publié un livre qui s’appelle “ Impurs[rires] ! La pureté n’est qu’un leurre, un rêve dangereux. Dans ce dernier livre, le rêve de Galen, fondé sur la religion New Age, est de retrouver le paradis perdu par le biais de la transcendance, mais il est happé par ses désirs physiques : le sexe avec sa cousine, un rapport obsessionnel à la nourriture. Donc, oui, la pureté n’est qu’un mirage.

La violence est-elle constitutive de la nature humaine ? Ou est-ce un trait plus particulièrement américain ?

Je crois que les Etats-Unis sont un pays extrêmement violent, beaucoup plus que certains ne le pensent. Nous connaissons le plus grand nombre de morts par balle. Je ne suis pas sûr que les gens se rendent vraiment compte de la folie et du danger des Etats-Unis, où tant de choses sont incontrôlables. Il est beaucoup plus dangereux de visiter les villes américaines que la plupart des pays développés. Le risque d’être assassiné y est très élevé.

Vous vivez désormais surtout hors des Etats-Unis. Pourquoi ?

J’aime vraiment la Nouvelle-Zélande, je commence à m’y sentir chez moi et j’y vis maintenant six mois par an. J’aime la possibilité d’être dans l’eau tous les jours et, en même temps, de voir les montagnes. J’aime aussi faire du bateau en Turquie en été, et j’enseigne en Angleterre en automne. J’aime beaucoup ce style de vie. Aux Etats-Unis, je me suis attiré des ennuis en critiquant trop violemment la société américaine. C’est un pays qui vit dans le déni absolu d’un bon nombre de ses problèmes sans pouvoir avoir un débat serein sur son identité. Beaucoup de choses auxquelles les Américains croient ne sont pas vraies.

Vous allez participer à Namur à l’Intime festival. Qu’est-ce que le mot “intime” évoque pour vous ?

Je crois que c’est une très bonne appellation pour un festival, cela s’annonce très intéressant ! Parce que la littérature expose et confesse l’intimité. C’est Kurt Vonnegut, il me semble, qui disait que le livre est comme une empreinte de l’âme de l’écrivain. Mes livres sont très intimes, toute ma vision du monde, tout ce que je suis y sont exprimés. Si vous les lisez avec attention, vous allez quasiment tout apprendre de moi.

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