Le poids d’une erreur de jugement

François Sureau oppose la vérité d’un homme au crédit dû à un état de droit. Un cas de conscience posé à la commission des recours des réfugiés.

Verdussen Monique
Le poids d’une erreur de jugement

Sous le titre pas franchement gai, "Le chemin des morts", c’est le récit d’un jugement et du poids qu’en porte encore, trente ans plus tard, le juge l’ayant prononcé qui a sollicité l’écrivain et actuellement avocat au barreau de Paris François Sureau (photo). Récit ? Aveu ? On ne sait trop mais on ressent que l’auteur de "L’obéissance" (2007) et de "Inigo" (2010) n’est pas étranger aux faits qu’il évoque ici sous un "Je" plein de rigueur, de pudeur et d’honnêteté. D’abord ébloui d’être nommé à vingt-cinq ans au Conseil d’Etat, son narrateur se retrouve rapidement frustré par le peu d’intérêt des dossiers qui lui sont confiés. Il accepte donc avec enthousiasme d’entrer à la commission des recours des réfugiés encore artisanale et plutôt boudée, mais dont le président, Georges Dreyfus, associait l’intelligence à l’écoute attentive des cas qui lui étaient soumis, se montrant habile à démêler le vrai du faux. De quoi susciter l’admiration du jeune nouveau fonctionnaire.

En ce début des années 80, un cas va leur poser problème. Il concerne le réfugié politique basque Javier Ibarrategui, militant de l’antifranquisme et membre de l’ETA, qui vit discrètement dans sa retraite française depuis 1969. L’Espagne étant devenue un état démocratique, la France ne voyait toutefois plus de raison de maintenir un statut de réfugié que plus rien ne justifiait à ses yeux. En appelant à la commission des recours, Ibarrategui demande à rester réfugié en dénonçant la menace de polices secrètes toujours agissantes. Il est un homme d’une grande autorité morale qui impose le respect mais soupçonné d’avoir fait partie d’un commando ayant assassiné le commissaire Manzanas, tortionnaire qui avait fait mourir une jeune fille à laquelle il était attaché.

Bien qu’ayant, par la suite, désapprouvé l’assassinat de l’amiral Carrero Blanco, homme de confiance et successeur pressenti de Franco, il assure être exécuté s’il rentre en Espagne. Ce qu’il est décidé à faire si la France le lâche, se refusant à une vie de clandestin. Il affronte seul le verdict, sans avocats, calme, parlant impeccablement le français. Après quelques hésitations et en dépit de l’indignation d’une dame, assesseur, qui appuie ses craintes, les trois autres membres de la commission rejettent sa requête. Mais pouvait-on, là, dans ce petit tribunal, "par un beau matin de printemps", condamner le nouveau gouvernement démocratique espagnol ? Mal à l’aise depuis ce jugement alors que, le même jour, un Zaïrois frimeur et beau parleur avait obtenu les papiers sollicités, le narrateur découvre presque par hasard, en parcourant un journal des semaines plus tard, que Javier Ibarrarategui, rendu à son pays, a été assassiné par deux tueurs à moto.

Se sentant coupable d’une erreur judiciaire, il ne cessera d’en être hanté, quittera le Conseil d’Etat, recherchera la trace du militant sur le chemin des morts cher aux Basques et ne plaidera, par la suite, sans éprouver la présence du militant à ses côtés. Dans ce récit de cette erreur ancienne où les juges se sont accommodés trop légèrement d’une réalité d’hypothèse, François Sureau avance avec de nombreux détours et détails comme s’il lui était difficile d’aborder ce qui fait le nœud de son livre pourtant extrêmement court. L’émotion qu’il communique, sans toutefois y mettre de lourdeur ou d’insistance, suggère son implication dans les faits graves et troublants qu’il évoque. Inspiré par la vérité d’un homme, son récit ne plaide pas vraiment pour une confiance inébranlable dans les décisions de la justice humaine. Mais, sûrement, pour la sincérité d’un écrivain.

Monique Verdussen

Le chemin des morts François Sureau Gallimard 57 pp., env. 7,50 €

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