Les nouvelles couleurs de la guerre

Après “Retour à Matterhorn”, Karl Marlantes marque un très bel essai. Il peint l’évolution des valeurs combattantes avec la guerre électronique.

Les nouvelles couleurs de la guerre
©REPORTERS
Éric de Bellefroid

C’était hier encore. Le Vietnam, une guerre odieuse, et cette année 1968 qui devait ébranler le monde; depuis Paris, Prague, Berlin, la Californie, etc. On dirait en gros qu’il existait alors deux camps en présence, pour à peine dire antagonistes. Les hippies qui se mordaient les cheveux, d’un côté, et les soldats américains de l’autre, qui les portaient ras tondus. Quand les uns avaient le nez dans les étoiles, les autres pataugeaient dans le sang. L’époque ne pouvait être plus contraire.

Au plus fort du mouvement des fleurs aux dents, l’armée américaine recrutait ses hommes probablement parmi les couches les moins favorisées de la société. Parmi les Noirs, en particulier, ou les Hispanos aussi, parce que la logique de la conscription – la loterie du draft – soustrayait d’emblée aux affres du conflit ceux qui pouvaient s’offrir l’alibi de l’université, quand les autres “enfants gâtés” partaient s’enfuir au Canada, au Mexique, en Europe, au Maroc ou dans les sous-bois bien camouflés de l’Amérique elle-même.

C’était hier, donc, le Vietnam. Phase terminale de la maladie d’un siècle mal en point. Dans le genre du bout rimé, nul poète n’avait encore mieux inventé que Vietnam/napalm. Tous les matins, devant leur glace, quand les petits singeaient les grands en train de se raser, ils écoutaient la radio chanter à tue-tête les exploits des bombardiers B-52, occupés à “carpet bomber” les jungles, avant que les hélicoptères Huey de l’US Navy n’achèvent de les défolier à l’aide de l’Agent orange mortifère. Et tout cela, dans le magnifique panorama des collines en feu, encore toutes fumantes des brumes des aurores incandescentes.

Il ne se passait plus un jour heureusement sans que le président Richard Nixon annonçât le prochain retrait des troupes américaines du guêpier vietnamien. Restait cependant que demeuraient concentrés là-bas près de 800 000 hommes. Des gamins de dix-huit ans pour la plupart, hallucinés par le chanvre pour n’avoir plus à voir, dans le fond des yeux, l’horreur de ce qu’il leur restait peut-être à vivre.

C’est tout cela, et tout le reste, que Karl Marlantes, l’un des militaires parmi les plus décorés de cette foutue guerre, racontait il y a deux ans dans un best-seller aujourd’hui traduit en français dans le Livre de Poche, “Retour à Matterhorn”. Matterhorn, pour les adeptes alpins de la haute route de Chamonix à Zermatt, est en notre langue le nom du majestueux Cervin. Là-bas, au cœur de l’ex-Indochine française, avait ainsi été rebaptisée, quelque part entre Da Nang et la cité impériale de Huê, une colline infestée de tigres et de sangsues.

Non content de ses nombreux rubans et médailles, ni d’avoir de surcroît conservé ses deux jambes, ses deux bras et ses deux yeux, Karl Marlantes (Seaside, Oregon, 24 décembre 1944) récidive aujourd’hui avec un essai à la fois sobre et brillant sur le même sujet. “Partir à la guerre”, avec lui, qui a depuis lors étudié la philosophie à Yale et à Oxford, c’est un voyage initiatique pour tout qui prétend comprendre les mobiles du combattant.

L’ancien lieutenant de réserve du corps des Marines, appelé à commander une compagnie dans ladite région du Matterhorn, déclinant ses sujets un par un, étudie l’acte de tuer – avec ou sans effroi –, le sentiment de culpabilité, la violence et l’insensibilité, l’héroïsme évidemment, le retour au pays. Il en jaillit, comme un geyser de feu, un livre touchant – et le mot est faible hélas – sur les mobiles et motivations de ces jeunes, très jeunes, complètement décérébrés, qui rejoignent ainsi le front avec l’obsession d’éliminer l’adversaire coûte que coûte sur ordre du gouvernement et de la hiérarchie.

C’est un ouvrage teinté mêmement d’espoir et de tristesse qui finit en même temps par évoquer les nouvelles technologies de la guerre. Là où, naguère en effet, le valeureux soldat, convié à quelques jours de repos (R&R, Rest and Recreation), s’en allait surfer sur les vagues australiennes pour éviter par-dessus tout de rentrer chez lui en plein combat, celui-là désormais effectue chaque jour aujourd’hui la navette entre le boulot et la maison comme n’importe quel petit banlieusard. Le temps, quelques heures durant, de tuer des gens en Irak ou en Afghanistan depuis sa console d’ordinateur dans le Nevada, balançant des drones ici ou là comme sur une play station.

C’est au fond ce que nous décrit si parfaitement Karl Marlantes : comment la guerre est devenue un art virtuel et abstrait, qui, non satisfait de ramener le tueur à sa candeur juvénile, l’enfonce plus que jamais dans une démence infantile. Avec le bonheur en sus de manger de la dinde en famille pour Thanksgiving. Car comme il est loin, à présent, le théâtre d’opérations. Comme il est déjà loin le Vietnam.

Partir à la guerre / Karl Marlantes traduit de l’américain par Suzy Borello Calmann-Lévy 296 pp., env. 19,90 €