Dans les pas d’un découvreur de talents

A la veille de la proclamation du prix Goncourt 2013, le 4 novembre prochain, nous nous glissons dans les coulisses du monde de l’édition. Deuxième volet de notre série : le directeur littéraire. Une rencontre comme il y en a d’innombrables à la Foire du livre de Francfort, qui est avant tout professionnelle.

Dans les pas d’un découvreur de talents
©d.r.
Geneviève Simon

"Je ne sais jamais ce que je cherche avant de l’avoir trouvé." Directeur de la collection “Terres d’Amérique” des éditions Albin Michel, Francis Geffard sillonne pour la 17 fois les allées de la Foire du livre de Francfort, l’esprit ouvert mais exigeant. Cette année, la grille serrée de son agenda affiche 70 rendez-vous, étalés sur quatre jours. La cadence est rude. Pour la plupart, il connaît ses interlocuteurs, agents ou éditeurs, ayant déjà publié au moins un de leurs auteurs. Des liens se sont tissés, des amitiés parfois. Ce qui n’exclut pas la vigilance, la concurrence étant une réalité, qui pousse certains éditeurs peu scrupuleux à des pratiques déloyales pour attirer chez eux un auteur convoité – à qui l’on fait miroiter le meilleur en termes de revenus, encadrement, promotion, lectorat. D’un stand à l’autre, les préoccupations des Canadiens, des Australiens et des Américains rencontrés sont les mêmes : comment se porte le marché français ? – “Sans le prix unique du livre, la situation serait plus compliquée. Les librairies indépendantes résistent, ce sont les chaînes qui disparaissent, à cause de la chute des ventes de CD et de DVD.” Comment cela se passe chez Albin Michel ? – “Très bien, grâce au succès inattendu de "Le Meilleur médicament, c’est vous" du Dr. Frédéric Saldmann, qui, en six mois, totalise 500 000 exemplaires vendus.” Quel est votre meilleur succès de la rentrée ? – “Louise Erdrich, qui en est à 25 000 exemplaires.” Qu’avez-vous remarqué jusqu’ici ? – “Rien d’évident mais, dans les coins, il y a des choses intéressantes.” Qu’en est-il du marché des e-books en France ? – “Il est d’à peine 2 à 3 %, alors que tout est disponible sous ce format.” D’où des mines dubitatives : c’est 20 % en Australie, de 30 à 50 % aux Etats-Unis – ce qui réjouit les éditeurs qui économisent ainsi le coût du papier.

Un sprint avant le commencement

“Il y a 20 ans, les manuscrits circulaient sous le manteau, on les lisait la nuit. Le mail a tout changé.” Avant le début même de la Foire, Francis Geffard a ainsi reçu de nombreux textes. “Tout le mois de septembre a été chargé. Les 15 derniers jours avant Francfort, je recevais dix manuscrits par jour.” Il a d’ailleurs signé un nouvel auteur américain, David James Poissant, dont il est particulièrement fier, juste avant de boucler ses valises. Aux uns et aux autres, il rappelle les auteurs qu’il publie, ceux qui forment sa famille littéraire, et se justifie face aux propositions : “Celui-ci est très bien mais trop américain” ou “Je ne suis pas tombé amoureux de celui-là”. Pour tel autre, qu’il emporte : “Je le lis aussi vite que possible et je vous dis quoi rapidement”. Pour un titre en particulier : “Accepteriez-vous une préemption ?” – qui permet d’acheter le droit d’être prioritaire et d’exclure les autres éditeurs de négociations futures. En définitive, “il y a beaucoup de textes que je considère, mais peu que je publie”.

Là, c’est un rendez-vous délicat à l’agence Andrew Wylie, dont le fondateur et patron a été surnommé “le chacal” par le milieu littéraire, à cause de ses méthodes agressives et autoritaires. Il représente, parmi de nombreux autres, Philip Roth, Salman Rushdie, Al Gore, Milan Kundera, Mo Yan, V. S. Naipaul, Orhan Pamuk, Art Spiegelman mais aussi… Nicolas Sarkozy. C’est une représentante du bureau londonien qui nous reçoit. Elle s’occupe de Louise Erdrich, qu’Albin Michel publie depuis de nombreuses années. L’échange est un peu crispé. L’écrivain américain devait venir en France pour la sortie, cette rentrée, de “Dans le silence du vent”. François Busnel avait conçu un numéro de sa “Grande librairie” sur France 5 autour de sa présence. Mais quatre semaines avant l’enregistrement, Louise Erdrich s’est désistée. Un revirement lourd de conséquences. “Cette émission aurait considérablement dopé ses ventes. Une brève citation de son roman par Augustin Trapenard dans "Le Grand Journal" de Canal + a eu un effet immédiat…” Francis Geffard se montre ensuite intéressé par Andrew Solomon, impressionné par les pays qui ont déjà acheté “Far From the Tree”, une vaste enquête qui traite de la difficulté qu’ont certaines familles d’accepter leur enfant différent. Mais l’ouvrage compte 1 000 pages. En français, cela devrait donner 1 400 pages. En théorie, le coût d’une telle traduction est dissuasif. Ajouté à celui du papier, cela pourrait gonfler son prix en librairie – pour un ouvrage lambda, 20 à 25 % du coût total est dévolu aux droits d’auteur, 40 % à la traduction. “C’est un livre délicat à vendre, un sujet difficile, mais je pense qu’il y a un public potentiel. Je vais peut-être me battre pour lui.”

Automne 2015

Au fil de la journée, une évidence se dégage : éditer les mêmes livres ne gomme pas les différences culturelles. Même avec les Québécois : “On parle la même langue, mais on ne se comprend pas toujours. Ce sont des Nord-Américains”. Qui préfèrent acheter les droits de certains titres. En les éditant eux-mêmes, ils les proposent à un prix inférieur à celui de l’édition originale qui, elle, doit supporter d’importants frais de distribution. Ailleurs, c’est la France qui est perçue comme élitiste. Pour Michael Carlisle (de l’agence “Ink Well Management LLC”), “la littérature en Europe et en France n’a rien à voir avec celle des Etats-Unis. Ce qui nous pousse à trouver des ouvertures pour placer des livres, et ce n’est pas facile. C’est surtout compliqué avec la non-fiction. Aux Etats-Unis, on publie souvent des expériences, des témoignages, bien écrits mais d’auteurs qui n’ont pas nécessairement une réputation établie. En France, on ne considère que des voix certifiées”.

L’horizon de Francis Geffard, c’est l’automne 2015. “Mais on demeure souple. Il y a le délai de la traduction, et on n’exclut jamais un changement éditorial – si un livre assez semblable paraît ailleurs, mieux vaut attendre.” Son plus grand défi, c’est le temps. “Celui des livres est extrêmement lent. Il faut lire, relire, travailler. Or dans nos vies, les gens sont happés par les e-mails, les réunions.” Aussi a-t-il obtenu de son employeur de pouvoir se préserver. “Je ne travaille que quatre jours par semaine pour Albin Michel, dont deux seulement au bureau, et j’ai limité les réunions à six par mois.” Deux autres journées de travail chez lui, coupé du téléphone et d’Internet, lui offrent de se concentrer sur des tâches purement éditoriales. Le vendredi, il se consacre au festival bisannuel America, qu’il a initié en 2002, et à la libraire Mille Pages, qu’il a fondée à Vincennes. Mieux que d’autres, Francis Geffard connaît les multiples visages du livre.

C’est dans le train qui le ramènera vers Paris que tout commencera à se jouer. “Il faut lire, découvrir ce que valent vraiment les textes. A entendre les agents, tout est fabuleux. Je dois établir une liste de dix priorités. Et demeurer raisonnable. Le danger, c’est de se retrouver avec des livres surpayés qui ne se vendent pas. En plus du fiasco pour l’éditeur, on tue l’auteur : personne ne voudra de son prochain livre, même s’il est bon.” Quand d’autres publient 80 titres par an, lui se limite à dix. “Parce que j’ai besoin d’une connexion personnelle avec le texte, avec l’auteur, ce qui ne peut se faire pour 80 livres. Editer, c’est faire des choix, qui ne sont pas toujours rationnels, et exister par ces choix.”

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