Pierre Lemaitre remporte le Goncourt, Yann Moix le Renaudot

"Au revoir là-haut" a été récompensé au douzième tour par six voix contre quatre. Quant au prix Renaudot, il est attribué à Yann Moix pour "Naissance" (Grasset).

Rédaction en ligne et Guy Duplat
Pierre Lemaitre remporte le Goncourt, Yann Moix le Renaudot
©REPORTERS

Le Goncourt 2013, plus prestigieux des prix littéraires en France, a été décerné ce lundi à Pierre Lemaitre pour "Au revoir là-haut". Ce roman, publié chez Albin Michel, a été récompensé au douzième tour par six voix contre quatre.

"Au revoir là-haut” était la belle surprise de cette rentrée littéraire. Un gros roman épatant et jouissif, jubilatoire à l’image de son auteur. Un livre éclairant aussi, qu’on ne lâche pas avant de l’avoir terminé. Les jurés de six prix littéraires ne se sont pas trompés en le plaçant dans leurs listes (Goncourt, Renaudot, Femina, Interallié, Giono, prix du style).

Pourtant, l’histoire est extrêmement tragique. Elle raconte l’aventure de deux rescapés de la Grande Guerre, des poilus sortis la gueule et l’esprit cassés par l’horreur. Juste avant l’Armistice, ils sont touchés dans des circonstances scabreuses par un obus allemand et eux, qui ne se connaissaient pourtant pas, vont mutuellement se sauver et rester ensemble par un devoir de survivants. Albert Maillard est un jeune homme très simple, ancien comptable, dépassé par ce qui lui arrive. Edouard Téricourt est le fils exubérant et artiste d’un très gros industriel. Mais Edouard a tout le bas du visage arraché par l’obus et réduit à n’être plus qu’un trou puant, qu’il refuse de voir colmaté par les chirurgiens.

Ils vont échapper aux radars de l’armée et monter une escroquerie géniale et folle aux monuments aux morts. On croise, dans le roman, Aulnay-Predelle, issu de l’aristocratie désargentée, lieutenant trompe-la-mort, sans scrupule, et ambitieux gendre du très riche Téricourt. On croise ce dernier, nabab encore enrichi par la guerre. Et Merlin, le petit fonctionnaire, jaune, sentant le vieux poulet, et qui vient surveiller les comptes. Tous sont des personnages formidables qui donnent la chair du roman. On n’en dira pas plus, pour laisser le plaisir du suspense et de la belle écriture au lecteur.

Pierre Lemaitre apparaissait pourtant comme un outsider dans la course aux prix littéraires. Né en 1951 à Paris, il gagna sa vie en organisant et donnant des formations à la pédagogie et à la communication vers des collectivités locales, dans lesquelles la littérature (celle qu’il aime) jouait un grand rôle. Il ne publia son premier roman, un roman noir policier, qu’à 55 ans seulement mais avec un beau succès et déjà plusieurs prix. Avec ce roman-ci, il quitte le policier pour le roman historique, avec une réussite totale, entamant, à 62 ans, une nouvelle carrière. A le voir disert, jubilatoire, heureux, on se dit qu’on aura encore souvent l’occasion de le lire. Tant mieux.

Interview

Le journaliste de La Libre Guy Duplat avait rencontré Pierre Lemaitre en septembre. 

Votre roman est très construit.

Je suis un scénariste. Mais, surtout, j’accorde la première importance aux personnages. Si l’histoire prime sur les personnages, cela ne crée pas l’émotion qui est le premier souci de ce que doit faire un écrivain. Il faut baser une histoire sur des personnages et pas l’inverse.

Dans une postface, vous rendez hommage à de nombreux écrivains à qui vous avez emprunté une phrase (de Brassens à Homère) ?

Mon premier roman, "Travail soigné", rendait déjà hommage à la littérature en imaginant un serial killer qui refaisait tous les grands crimes de la littérature. Je commençais le roman par cette citation de Roland Barthes : "Un écrivain est celui qui arrange les citations en retirant les guillemets." Tout roman est un palimpseste de la littérature, on a déjà tout écrit sur tout. Quand Téricourt dit "je suis un invalide du cœur", je reprends une phrase que Bergman fait dire à une fillle vis-à-vis de sa mère. Quand à la fin du roman, j’écris : "Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid", j’emprunte cette phrase à Diderot, ou quand j’évoque le Jockey Club où arrive Téricourt, je pense à Proust.

Le roman policier fut une bonne école ?

J’écris avant tout des romans noirs, policiers jusqu’ici, et maintenant historiques. J’ai eu la chance d’avoir plusieurs vies et de commencer à écrire à 56 ans. Et voilà qu’à 62 ans, je me mets à poil, et je recommence une vie nouvelle.

Cela doit être rassurant pour les lecteurs de savoir qu’à n’importe quel moment dans une vie, tout reste possible.

A 18 ans, je rêvais de devenir écrivain. Je l’ai fait à 62 ans, c’est incroyable, un rêve de jeunesse. Ma devise est prise de Montaigne : "Mon métier et mon art est de vivre." Et je suis fou de joie de découvrir que je suis dans les listes pour six prix. Comme si j’étais un artisan qui avait bricolé une horloge et que dix clients veulent acheter. Même si les jurés peuvent se tromper, c’est une belle reconnaissance. Je n’écris pas pour demain mais pour aujourd’hui.

A vous voir si heureux, vous ne resterez pas sans écrire.

Je voudrais me lancer dans une fresque sur le siècle, de 1913 à 2013, une suite un peu balzacienne. J’ai envie de faire partager aux lecteurs ma jubilation d’écrire.

Le Renaudot pour Yann Moix

Les jurés du prix Renaudot se sont mis d'accord dès le premier tour sur "Naissance" de Yann Moix, aux éditions Grasset, un ouvrage dense de près de 1.200 pages, le plus volumineux de cette rentrée littéraire, qui débute par la venue au monde de l'auteur sous les insultes de ses parents.

"Naissance" a remporté 6 voix. Le reste des voix s'est réparti sur Etienne de Montéty pour "La Route du salut" (Gallimard), Charif Madjalani pour "Le dernier seigneur de Marsad" (Seuil), et Romain Puértolas pour "L'extraordinaire voyage du Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea" (Le Dilettante).