La Russie du désenchantement

Dans son livre, Svetlana Alexievitch fait entendre la voix des gens ordinaires, jeunes et vieux. De la terreur communiste à l’hypercapitalisme, pourquoi tant de souffrance ?

Franck Jacques
TO GO WITH STORY SLUGGED RUSSIA QUIET DESPERATION--Old ladies selling surplus apples from their gardens in the city of Tula, a regional capital 180 kilometers (160 miles) south of Moscow, Thursday, Sept. 3, 1998. These ladies have already canned and preserved all the apples they need and are trying to earn a few rubles by selling their excess. It takes about 10 kilos of apples to earn enough to buy a package of chicken legs. (AP Photo/ Mikhail Metzel) Moscou Russie
TO GO WITH STORY SLUGGED RUSSIA QUIET DESPERATION--Old ladies selling surplus apples from their gardens in the city of Tula, a regional capital 180 kilometers (160 miles) south of Moscow, Thursday, Sept. 3, 1998. These ladies have already canned and preserved all the apples they need and are trying to earn a few rubles by selling their excess. It takes about 10 kilos of apples to earn enough to buy a package of chicken legs. (AP Photo/ Mikhail Metzel) Moscou Russie ©Associated Press / Reporters

Une enquête choc. Tentaculaire et choc. Vingt ans après la chute du régime soviétique, que sont les Russes devenus ? Une femme est partie à leur rencontre. Née en Ukraine en 1948, Svetlana Alexievitch avait déjà mené des enquêtes qui firent scandale : "Les cercueils de zinc" (1989) sur la guerre d’Afghanistan; "Ensorcelés par la mort" (1993) sur les suicides qui ont suivi l’effondrement de l’URSS; "Les Supplications" (1997) sur les effets de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Aujourd’hui, son livre rassemble des centaines d’interviews de gens ordinaires, et c’est comme si elle faisait entendre pour la première fois l’immense peuple sans voix de l’immense Russie.

Ces employés et ces enseignants, ces universitaires et ces ouvriers, ces femmes au foyer et ces cadres déchus, quels souvenirs ont-ils conservés de l’époque soviétique, quel regard portent-ils sur leur présent, que reste-t-il de l’"Homo soviéticus", de "l’homme rouge", ce nouveau type d’homme que Lénine et ses successeurs ont voulu fabriquer de toutes pièces en soixante- dix ans de marxisme, d’isolement et de terreur ?

Pour y parvenir, Mme Alexievitch n’a pas posé de questions politiques, elle a interrogé ses interlocuteurs sur leur enfance ou leur vieillesse, leur vie conjugale ou professionnelle, leurs vacances, leur famille. Les réponses ont fait monter des profondeurs du non-dit des histoires d’amour et de courage, l’angoisse des survivants de la terreur, le désespoir des enfants déportés, des exemples de violence policière ou d’héroïsme pendant la guerre, l’ahurissement des plus âgés devant le capitalisme triomphant. Et, toujours, cette question : pourquoi le peuple russe a-t-il connu de tels malheurs ? D’où lui vient cette capacité de soumission et de souffrance ? Est-il inapte à la liberté et lui faut-il toujours un tsar ?

De cette mosaïque d’expériences et d’opinions contrastées, convergentes ou contradictoires, s’impose l’évidence du désenchantement du plus grand nombre. De ceux d’abord qui avaient adhéré à l’idéal communiste, malgré la terreur que Lénine instaura dès 1918 et qui fit au total 30 millions de morts. Ceux-là voulaient croire que tant de sacrifices, de sang et de larmes pavaient le chemin d’un avenir radieux.

Mais les autres ? Ceux qui grandirent et vécurent entre des victimes et des bourreaux ? Dans les années 80, se souviennent les plus anciens, les Russes étaient sans doute pauvres, mais ils avaient de quoi manger, se loger, acheter des livres ou aller au théâtre. Et ils avaient un idéal, une fierté, l’amour de la Patrie : la victoire de Stalingrad, le vol de Gagarine dans l’espace, la capacité de tenir la dragée haute à l’Amérique.

Certes, beaucoup rêvaient de liberté, mais s’ils voulaient la liberté, ils ne voulaient pas le capitalisme. Les mesures ultra-libérales de 1992 sous la présidence d’Eltsine entraînèrent une inflation de 2 600 % qui ruina des millions de petites gens. Un témoin explique : "Le pouvoir soviétique ? Ce n’était pas l’idéal, mais c’était mieux que ce qu’on a maintenant. Plus digne. En gros, moi, le socialisme, ça m’allait très bien : il n’y avait pas de gens excessivement riches, ou de pauvres, pas de sans-abri ni d’enfants dans les rues… Les vieux pouvaient vivre avec leur retraite et ils ne ramassaient pas des bouteilles vides et de restes de nourriture dans les poubelles".

Bien entendu, beaucoup ont su prendre le tournant du capitalisme, des nouvelles technologies, des commerces de luxe, des avenues du pouvoir : banquiers et hommes d’affaires, mannequins et prostituées, fonctionnaires et politiciens qui ont fait de Moscou une capitale du luxe et de tous les excès (lire l’encadré). Et puis, il y a la masse de ceux qui ne s’accommodent pas de l’argent roi, destructeur de valeurs, source de corruption, berceau de la violence mafieuse et policière, origine d’une désespérance qui traduisent l’effondrement de la démographie et les ravages de la vodka.

Alors ? Un professeur d’université raconte : "A la fin des années 90, cela faisait rire les étudiants quand j’évoquais l’Union soviétique, ils étaient sûrs qu’un avenir radieux s’ouvrait à eux. Maintenant, ce n’est plus comme cela. Les étudiants d’aujourd’hui, ils ont déjà appris ce qu’est le capitalisme, ils l’ont ressenti en profondeur - les inégalités, la pauvreté, la richesse arrogante… Ils rêvent de faire leur révolution à eux. Ils portent des tee-shirts rouges avec des portraits de Lénine et de Che Guevara". Et la moitié des jeunes de 19 à 30 ans considèrent Staline "comme un très grand homme politique".

Autre regard, celui d’une ouvrière de 37 ans : "Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, nous étions fous de joie. On voulait une nouvelle Russie… Au bout de vingt ans, on a compris : d’où aurait-elle pu sortir, cette Russie ? Elle n’existait pas, et elle n’existe toujours pas. Des espaces incommensurables et avec cela, une psychologie d’esclaves… On a rétabli le blason des tsars, mais l’hymne soviétique est resté celui de Staline. Moscou est russe, capitaliste… Mais la Russie, elle, est restée ce qu’elle était - soviétique. Là-bas on n’a jamais vu de démocrates en chair et en os, et si on en voyait, on les mettrait en pièces… La majorité, tout ce qu’elle veut, c’est de quoi manger et un chef. La vodka frelatée coule à flot…"

Prix Médicis de l’essai, cette radioscopie de la Russie profonde, son auteur la livre sans commentaires, dans sa terrible nudité. Elle aide à comprendre sur quoi surfe Poutine, entre Église orthodoxe et oligarques, entre nostalgie impériale et résignation populaire.Jacques Franck



La Fin de l’homme rouge Svetlana Alexievitch trad. du russe par Sophie Benech Actes Sud 544 pp., env. 25 €

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