Le talent fou de Grzegorz Rosinski

Patrick Gaumer consacre une "monoGRaphie" au metteur en page de Thorgal.

Le talent fou de Grzegorz Rosinski
Francis Matthys

Auteur de nombreux ouvrages - au premier rang desquels figure le monumental "Dictionnaire mondial de la BD" publié chez Larousse - et organisateur de dizaines d’expositions sur le Neuvième art, Patrick Gaumer (qui est l’amabilité, la simplicité, l’érudition bédéphilienne faite homme) consacre une "monoGRaphie" à Grzegorz Rosinski. Du "quatre étoiles" éditorial. Qui dit Rosinski dit "Thorgal" : c’est en effet pour cette série scénarisée par Jean Van Hamme (pour les 29 premiers titres) et qui apparut dans l’édition belge de l’hebdomadaire "Tintin" le 22 mars 1977, que l’artiste a conquis le public. Il s’est vendu à ce jour des "Thorgal" par millions d’exemplaires, en plusieurs langues. Le plus récent, "Kah-Aniel", écrit par Yves Sente, est sorti au Lombard en novembre.

Pour mettre en page ce feuilleton fleuve où des dieux mettent un homme à l’épreuve, Rosinski fait montre d’un talent fou, en perpétuelle exploration de voies graphiques. Une saga d’heroic fantasy qui a pour protagonistes la famille Aergirsson qu’a fondée Thorgal, beau et courageux descendant du peuple des Etoiles, qui a épousé la blonde Aaricia, fille du chef viking Gandalf-le-Fou, qui lui donnera deux enfants adorés, Jolan et Louve. S’y ajoute évidemment la rivale d’Aaricia, la vénéneuse Kriss de Valnor au look dominateur, aussi fascinante que l’est la Milady des "Trois Mousquetaires".

Ce magistral recueil d’entretiens ne se limite pas aux aventures de Thorgal; c’est à la traversée d’une vie de courage et d’infini travail que nous invite ce livre aux centaines d’illustrations. Grâce à Patrick Gaumer - intervieweur sensible et pénétrant -, on sait désormais quasiment tout sur cet admirable dessinateur, peintre, illustrateur, graphiste et sculpteur, né le 3 août 1941 à Stalowa Wola, dans le sud-est de la Pologne. Il est rappelé que la rupture de 1941 entre l’Allemagne et l’Union soviétique livra "l’ensemble du territoire polonais à la barbarie nazie". Puis, après l’agonie du diabolique IIIe Reich, la Pologne tombera sous le joug communiste. En 1946, les parents de Grzegorz s’installeront à Wroclaw, en Silésie orientale. Là, "dans les décombres d’une maison bombardée", le futur dessinateur de "La Magicienne trahie" mit la main sur une Bible, illustrée par le génial Gustave Doré, et sur "Max und Moritz" de Wilhelm Busch : "deux trésors inestimables", affirme-t-il.

Très tôt, Grzegorz dessine autant qu’il dévore Alexandre Dumas, le Fenimore Cooper du "Dernier des Mohicans", le Stevenson de "L’Ile au trésor", ou les romans de son compatriote Henryk Sienkiewicz. Sa passion pour l’Histoire ne le quittera plus. Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie, à l’aube des années 60, il rencontre Kasia. Ils formeront un couple inséparable, parents de trois enfants nés entre 1967 et 1979 : Piotr, Zofia et Barbara. A la mémoire de Kasia, naguère décédée, cet émouvant ouvrage est naturellement dédié. Tôt célèbre dans son pays (mais inconnu alors encore chez nous), Rosinski décide d’aller tenter sa chance à l’Ouest. En 1976, à Bruxelles, il rencontre Jean Van Hamme et "rien ne sera plus jamais comme avant". Avec le fécond scénariste belge, Rosinski réalisera non seulement "Thorgal", mais aussi "Le Grand Pouvoir du Chninkel" et "Western". Le recueil réunit aussi de substantiels entretiens avec des proches de Rosinski, comme André-Paul Duchâteau (pour "Hans"), Carlos Blanchart, Mythic (pour "La Croisière fantastique"), Jean Dufaux (pour "Complainte des landes perdues"), Yves Sente (pour "La Vengeance du comte Skarbek"), Yann, Kas et Graza, etc., ainsi que des dessinateurs qui œuvrent sur des séries dérivées de "Thorgal" comme Giulio De Vita et Roman Surzhenko.

Une splendide étude qui honore un artiste impressionnant qui "s’efforce d’évoluer en permanence. C’est un des moteurs - peut-être même l’élément essentiel - de ma vie", dit-il. A la question "Comment définiriez-vous Rosinski ?", Patrick Gaumer nous a répondu sans hésitation : "Un homme libre. Et responsable." Un prince du pinceau.

Rosinski/Patrick Gaumer, Le Lombard, 400 pp. illustrées, env. 45 €

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