Les signes de la fin du monde

"Le livre des miracles" est un manuscrit fascinant sur les signes miraculeux et calamités envoyés par Dieu.

Les signes de la fin du monde
© Taschen
Guy Duplat

Ce livre est une vraie surprise. Somptueusement illustré de miniatures étonnamment modernes, inspirées des styles d’Holbein, Cranach ou Durer, "Le livre des miracles d’Augsburg", fut achevé en 1552 pour un commanditaire inconnu. Il a été redécouvert, presque complet, il y a peu, et acquis par les riches collectionneurs américains Janice et Mickey Cartin qui ont leur collection (essentiellement contemporaine) à Hartford dans le Connecticut. Créé dans la cité impériale libre souabe d’Augsbourg, ce livre collationne tous les signes divins annonçant l’Apocalypse. Tirés de la Bible, de l’Antiquité et de faits réels ou "hallucinés" du Moyen Age, le livre évoque aussi les histoires effrayantes de la fin du Moyen Age et les récits apocalyptiques de saint Jean.

Ce livre témoigne de l’intérêt de l’Europe du XVIe siècle, surtout dans l’Europe de la Réforme, pour les signes extraordinaires envoyés sur terre par le divin : inondations, incendies, invasions de sauterelles, apparitions de monstres, surgissements de plusieurs soleils, etc.

Un intérêt qui n’avait rien de vraiment neuf puisque dans l’Antiquité et dans la Bible, il y avait déjà une attention toute particulière pour les présages et les prophéties. Dans ce monde préscientifique, l’homme cherchait des signes dans la nature pour comprendre où allait le monde.

Homère et Hérodote parlaient déjà des événements annoncés par un arc-en-ciel, un coup de tonnerre ou le comportement étrange des oiseaux.

Fac-similé

Les Editions Taschen ont eu la bonne idée de reproduire à l’identique, dans son intégralité, ce livre jusqu’ici largement inconnu. On retrouve ces 167 enluminures de la Renaissance, en grand format, représentant des phénomènes fantastiques et miraculeux, des gouaches ou aquarelles, montrant des constellations et des phénomènes célestes souvent inquiétants, des incendies, inondations et autres catastrophes extraordinaires. Il traite aussi bien de la création du monde et d’incidents tirés de l’Ancien Testament, de traditions anciennes et de chroniques médiévales, que d’événements contemporains des auteurs du livre. Il aborde même la fin du monde. Le livre est commenté dans un second volume, entre autres, par l’éminent spécialiste qu’est Till-Holger Borchert qui est par ailleurs, depuis 2002 conservateur en chef du Groeningemuseum de Bruges.

Les illustrations étonnamment modernes, parfois presque abstraites, parfois proches d’hallucinations, permettent d’appréhender de manière passionnante les préoccupations et angoisses du XVIe siècle, la pensée apocalyptique et l’eschatologie.

Marqué par Luther

Les auteurs du "Livre des miracles" ont puisé dans de nombreuses sources : l’Ancien Testament et l’Apocalypse traduits par Luther. Ils connaissaient les gravures et dessins de prodiges réalisés par Hans Holbein et Hans Sebald Beham. Le livre commence, bien entendu, par la terre submergée par le Déluge et Noé surnageant seul. Puis, on voit l’arc-en-ciel de "l’Arche d’Alliance", l’incendie de Sodome et Gomorrhe, Moïse séparant les eaux de la mer Rouge, la manne tombant du ciel pour nourrir les Israélites dans le désert, et ainsi de suite. Place à l’Antiquité avec les trois soleils apparus dans le ciel au lendemain de la mort de Jules César, la terrible et meurtrière grêle qui s’abattit sur une montagne de Gaule en 570 après J.-C., le tremblement de terre qui ravagea Jérusalem en 367 après J.-C., une grande comète observée en 1007 après J.-C., et en 1119 après J.-C., on vit apparaître dans le ciel une pluie de flèches et de lances enflammées (le phénomène des apparitions et des ovnis est vieux comme le monde !).

Les peintures font souvent référence à des phénomènes météorologiques bien réels (comme le grand hiver de 1234 après J.-C., le tremblement de terre de Lisbonne de 1531, l’inondation de la Frise qui tua 80000 personnes en 1230), mais sont aussi de pure fantaisie. Comme en 864 après J.-C., quand on a cru voir le ciel couvert d’insectes, des locustes, avec deux dents "plus dures que la pierre", qui se sont noyées dans la mer dans une pestilence mortelle.

On crut voir apparaître aussi des "monstres", comme en 1496 après J.-C., à Rome après une crue du Tibre, plusieurs personnes virent un être à la tête d’âne, au corps d’homme, à la queue de lion, avec un bras comme un groin de cochon. Le dessin préféré de Till-Holger Borchert est celui de l’explosion de 400 tonnes de poudre en 1546 à Malines entraînant la destruction d’une partie de la ville.

Toutes ces calamités ou prodiges étaient vus comme des "signes miraculeux" envoyés par Dieu et annonçant la fin du monde proche, c’est-à-dire le retour promis du Christ, le Jugement dernier et l’instauration prochaine du royaume de Dieu. Une éclipse, une éruption volcanique, un monstre, tout devenait signe. Dans l’Evangile de saint Luc, Jésus avait dit que son retour serait annoncé : "il y aura de grands tremblements de terre, et, par endroits, des pestes. Et venant du ciel, de grands signes".

Il y eut à la fin du Moyen Age de nombreux "Livres des miracles" semblables, mais celui-ci est le plus exhaustif et le plus beau.

On pense qu’il est dû à deux artistes : Heinrich Vogther et Burgkmair.

Si ces livres existaient déjà auparavant, il y eut un regain d’intérêt très fort en Allemagne, au XVIe siècle, dû à la vision qu’avaient Luther et l’Eglise réformée d’une histoire, par nature, décadente, avec la papauté qui incarnait l’Antéchrist sur terre, annonçant par le fait même la fin du monde proche.

Revoir aujourd’hui ces peintures est non seulement un pur plaisir esthétique mais cela résonne aussi curieusement dans les temps présents de cataclysmes écologiques à venir.


"Le Livre des miracles", par Till-Holger Borchert et Joshua P. Waterman, relié sous coffret de luxe, avec livret, 32 x 21,5 cm, 560 pp., 99,99 euros (édition trilingue)

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