Le MI5 en terrain lettré

Sur fond de guerre froide, Ian McEwan signe une réjouissante comédie d'espionnage qui célèbre la littérature.

Geneviève Simon
2673- Main de dactylo sur machine a ecrire Olympia - 1966 REPORTERS / Rue_des_Archives
2673- Main de dactylo sur machine a ecrire Olympia - 1966 REPORTERS / Rue_des_Archives ©Rue_des_Archives / REPORTERS

Ce n’était qu’un emploi subalterne de secrétaire, tout en bas de l’échelle, mais décroché au MI5, le service de renseignement britannique œuvrant pour la sécurité intérieure - au début des années septante, seuls les hommes accédaient aux postes d’officier. Féministe dans un milieu où cet idéal ne s’exprimait pas, la mère de Serena Frome a poussé sa fille à étudier les mathématiques quand celle-ci, dévoreuse de romans, avait d’autres desseins. C’est pourtant sa passion pour la littérature qui la met dans une position optimale pour piloter l’opération Sweet Tooth, destinée à infiltrer l’univers de Tom Haley, un jeune écrivain prometteur. Alors que la société anglaise, toujours cadenassée par des classes sociales imperméables, semble tentée par l’insurrection et la décadence, le MI5 a décidé de s’intéresser à des auteurs dont l’idéologie est en phase avec celle du gouvernement. "L’écrivain en question n’a pas besoin d’être un fanatique de la guerre froide. Juste de se montrer sceptique sur les utopies concernant l’Est ou sur la catastrophe qui menacerait à l’Ouest […]." Faut-il aller jusqu’à promouvoir la culture et soutenir les écrivains méritants ? "Les Russes le faisaient bien, alors pourquoi pas nous ?" Serena rencontre donc Tom Haley à Brighton, où il vit. Elle avait apprécié ses nouvelles, elle va aimer l’homme. Mais jusqu’où taire les motivations initiales et la mission qui sont les siennes ?

Serena est belle, intelligente, a du tempérament, veut vivre en femme libérée. Elle se retrouve pourtant dans une position d’obéissance au MI5. Tout comme l’était sa mère vis-à-vis de son évêque (anglican) de mari. Dans ce douzième opus, délicieuse comédie sociale et politique, Ian McEwan ("Expiation", "Samedi", "Sur la plage de Chesil") portraitise des femmes désireuses d’éradiquer tout carcan sexiste. Sa plume est alerte, son ton léger et décalé, son regard acéré. Malgré ses travers, l’Angleterre ici dépeinte, celle du début des années 70, suscite l’empathie plutôt que le rejet.

C’est Tom Haley qui le dit : "[…] il n’y a pas de troisième voie entre l’existence et l’oubli". Sauf peut-être pour les lecteurs et les écrivains. Car Ian McEwan (Aldershot, 1948) a voulu que ce roman d’espionnage soit aussi une formidable ode à la littérature, présence indéfectible, béquille jamais prise en défaut. Son influence sur nos vies. La proximité qu’elle crée avec les auteurs aimés. Le moteur de créativité qu’elle incarne. Car, le rappelle le Booker Prize 1998 pour "Amsterdam", il y a danger quand l’intelligence veut brider l’inventivité. Avec le prodigieux final qu’il nous sert, Ian McEwan n’est point menacé.

L’opération Sweet Tooth Ian McEwan traduit de l’anglais par France Camus-Pichon Gallimard 440 pp., env. 22,50 €