L'argent, "excrément du diable"

Scénariste de Buñuel, Jean-Claude Carrière écrit la vie de l'argent, vu comme un Être. Il multiplie les anecdotes sur cet argent qui nous emprisonne dans une fourmilière.

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© Collection Musée de la Photographie à Charleroi
Guy Duplat

Que peut faire un grand écrivain comme Jean-Claude Carrière quand il assiste, stupéfait, à la crise financière de 2008 ? Il enquête et il écrit. Resté à 82 ans d’une curiosité infatigable, l’auteur d’innombrables livres, le scénariste inoubliable des films de Buñuel, a cherché à comprendre ce qu’était l’argent. Il en ramène une foule d’anecdotes historiques et littéraires, savoureuses ou effrayantes (lire ci-contre). Et ce scénariste, metteur en scène, fait ce qu’il sait si bien faire : raconter le roman de l’"être-argent", ce personnage obstinément muet, né un jour on ne sait pas exactement quand, et qui s’est développé ensuite comme un dieu ou comme une hydre, mais qui mourra.

Carrière annonce même que l’argent qu’on a toujours connu vient de mourir. On ne le sait pas encore car son éclat brille toujours comme celui de ces étoiles mortes dont la lumière continue à nous parvenir. L’argent est mort et ce sont maintenant des batteries d’ordinateurs, des "robots traders", qui prennent les décisions, planqués dans des "data centers" près du pôle Nord ou dans des caves de la City londonienne. Mais la monnaie, le billet, le chèque, sont morts.

Hors cote, pas de salut

Même mort, l’argent reste cependant omnipotent, la jauge de tout, le Graal, le critère de la valeur. Et Carrière s’en irrite. Signe des temps, le monde culturel s’empare de ce thème. Le directeur du Théâtre le Public à Bruxelles, Michel Kacelenenbogen, vient d’offrir à son public un savoureux et décapant monologue sur l’argent. Carrière, bibliophile dans l’âme, s’attriste de ne plus pouvoir acheter et compulser des livres rares car des fonds spéculatifs ont fait flamber les prix et achètent les livres précieux pour les enfermer dans des coffres. On sait qu’en art, l’argent est devenu l’aune de tout. Les journaux adorent publier les dix plus grosses ventes de l’histoire. En novembre, on s’extasiait encore de ce que "Les Trois Etudes de Lucian Freud", de Francis Bacon, ait pulvérisé les records avec un prix de vente de 142,4 millions de dollars, acheté par la riche épouse d’un milliardaire américain. "Lentement, silencieusement, subrepticement, en un avatar inattendu, l’argent s’est emparé du domaine - longtemps discret, bien élevé, réservé, secret même - de la bibliophilie. Les livres ne sont plus ce qu’ils croyaient être - des livres. L’argent a aussi posé sa griffe sur l’art comme pour dire : ceci ne m’échappera plus. Hors de la cote, point de salut."

Une peinture vaut cher parce qu’elle vaut cher.

La fourmilière

Jean-Claude Carrière émet l’hypothèse que l’argent a profité du déclin des autres dominateurs, de "notre perte de foi - religieuse ou politique - de ce que nous appelons maintenant nos repères et de ce besoin que nous avons depuis longtemps d’admirer, d’adorer". La poésie, ajoute-t-il, semblait la mieux armée pour résister. C’est pourquoi, sans doute, elle a disparu la première.

Bref, "l’argent s’est assis sur un trône que d’autres laissaient vide".

Bien sûr, on conteste l’argent. Longtemps, on prôna l’ascétisme (c’est un peu oublié). Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne, avait utilisé un mot terrible : "L’argent est l’excrément du diable." Il y eut même l’attaque frontale et générale du communisme, mais l’argent a résisté.

L’argent ne serait pas une pieuvre, un "big brother", comme on le dit souvent, mais pour Carrière, une fourmilière, avec nous tous œuvrant sans nous en rendre compte à son essor. Et si une guerre, une banqueroute, viennent secouer la fourmilière, elle parvient vite à "fourmiller" à nouveau grâce au travail de tous. "Apothéose de la communication : nul ne donne les ordres, mais tous obéissent."

L’argent est même devenu une "valeur morale" malgré toutes les contestations : il nous donnerait une chance de mieux vivre, et un critère pour "distinguer le bon du mauvais, le beau du moche". L’argent est le critère du "bon" manager public, du "bon" chanteur, du "bon" footballeur. Critère dépassant largement l’utilité réelle des salaires astronomiques gagnés par certains.

Honte aux pauvres

Jean-Claude Carrière raconte l’histoire de ce personnage né sans doute en Grèce en même temps que la tragédie et la démocratie (ce n’est pas un hasard). Ce héros muet et serviteur zélé a, peu à peu, étendu son empire, traversé les crises. Le père de Jean-Claude Carrière lui disait, quand ils croisaient un mendiant, qu’il valait mieux ne rien lui donner : "Un bon conseil vaut mieux qu’une aumône", car "le premier devoir d’un riche est de rester riche." Chaque année, le magazine "Forbes" publie une liste des plus riches afin de vérifier si chacun a bien fait les efforts nécessaires pour y rester et augmenter sa fortune.

Carrière raconte ces derniers siècles, comme l’a vécu cet être-argent, depuis la spéculation sur les tulipes en Hollande (la première arnaque, à moins que ce ne fut celle des indulgences pontificales cher vendues), la banque de Jacques Cœur, la planche à billets de John Law, jusqu’à Lehman Brothers. Mais tout en gagnant la partie, le personnage-argent s’est dissous dans des batteries d’ordinateurs. Carrière rêve alors de monnaies alternatives, utopistes. "Un peu partout dans le monde, il y a des gens qui sont très sensibles à ce sentiment d’esclavage lié à l’argent et qui essaient de s’en débarrasser."

Il se pose en faux devant cette idée que l’aliénation par l’argent tant redoutée n’était qu’une blague, et que l’argent serait le seul encore à nous apporter les bienfaits recherchés.

Une histoire de l’argent par les yeux d’un grand scénariste.



"L’argent, sa vie, sa mort", Jean-Claude Carrière, Odile Jacob, 276 pp., env. : 21,90 €