Les seventies en kaléidoscope

Publié aux Etats-Unis en 1976, "Hors-bord" est désormais accessible aux lecteurs francophones. Où Renata Adler, plume acérée du "New Yorker", dépeint une époque désenchantée. Hors norme.

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© richard avedon
Geneviève Simon

Comme tout le monde à New York, excepté les intellectuels, j’ai vécu plusieurs vies et continue d’en vivre certaines." En 1976, date de la première publication de ces lignes tirées de "Hors-bord" ("Speedboat"), Renata Adler a 38 ans. Prix Ernest Hemingway alors, ce roman à nul autre pareil vient enfin d’être traduit en français, suite à sa réédition remarquée aux Etats-Unis en 2013. Plusieurs vies ? La journaliste, critique de cinéma et romancière Renata Adler, qui fut l’une des grandes plumes du "New Yorker" (où elle œuvra dès 1962), en a assurément vécu diverses, dont ce texte autobiographique se fait l’écho tout autant qu’il donne des années septante une image vivace : celle d’une époque désenchantée qui subit le contrecoup de l’euphorie de la décennie précédente.

La narratrice de "Hors-bord" se nomme Jen Frain. Journaliste au "Standard Evening Sun", catégorie presse à scandale, elle parle de sa vie, d’elle-même, redonne vie au passé, trace des fulgurances d’esprit. Cela paraît léger, or c’est souvent profond. Renata Adler voulait écrire un livre comme les autres, noué autour d’une intrigue, de dialogues, de personnages. Cela n’a pu lui convenir. Avec le dessein d’"injecter du sentiment dans la fiction", elle s’inventa alors un format à sa mesure. Qu’on a étiqueté roman, puisqu’il faut bien être rangé dans une case. Or il s’agit plutôt d’éclats mis côte à côte. Certains tiennent en une phrase, d’autres en quelques paragraphes. Bribes d’émotion et/ou anecdotes révélatrices. On les croit sans queue ni tête, mais au fil de la lecture se dessine un singulier paysage. L’écriture est vive, sans concession, rafraîchissante, clairvoyante, élégante. Et l’art du tête-à-queue clôturant chaque vignette est étonnant.

Ainsi se souvient-elle, entre autres, de l’université, de son enfance, de reportages, de soirées mondaines, d’un meurtre dans son immeuble. Ailleurs, elle s’interroge sur le but à poursuivre, la maternité, les avancées qui marquent le pas d’une génération à l’autre, l’essence de son métier, nos tics de langage ou la postérité. Ce, sans jamais cesser d’observer ses contemporains, confrères, amants, amis, voisins. Tout en glissant çà et là de précieux aphorismes. Certains ont autrefois réduit ce texte à son côté expérimental. Il est avant tout le témoignage d’un roseau qui ne flanche jamais.


Hors-bord Renata Adler traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy Ed. de l’Olivier 248 pp., env. 22 €