Calcutta secret, oublié

L’écrivaine francophone Shuma Sinha revient sur sa terre natale. Elle remonte vers son passé et celui du Bengale.

Guy Duplat
An old rickshawala sits on his rickshaw holding his bell, while waiting for passengers to hire him. While wall in the background depicts an election sign for Communist Labour Party, Rickshawalas (person that pulls rickshaw) typically earn between 30-50 Indian Rupees for day’s work. Calcutta, India. Majority World / Reporters
An old rickshawala sits on his rickshaw holding his bell, while waiting for passengers to hire him. While wall in the background depicts an election sign for Communist Labour Party, Rickshawalas (person that pulls rickshaw) typically earn between 30-50 Indian Rupees for day’s work. Calcutta, India. Majority World / Reporters ©Majority World / Reporters

Shumona Sinha, née à Calcutta en 1973, dans un milieu aisé, arrive à Paris en 2001 et s’y plaît si bien qu’elle est devenue une excellente écrivaine en langue française. Son précédent roman, "Assommons les pauvres !", où elle dénonçait les manœuvres de l’Office des étrangers, lui valut la notoriété. Elle revient avec un roman plus intimiste et poétique, mêlant son histoire personnelle à celle du Bengale.

A la mort de son père, elle retourne à Calcutta pour sa crémation. Il ne reste plus du père aimé qu’une fleur rose et fripée, son nombril, lui dit-on. Elle entreprend alors un retour en arrière, guidée par des objets, dans une mosaïque de souvenirs et de personnages qui dessinent un portrait familial et rêvé. Elle cite en préambule cette belle phrase d’Edmond Jabès : "Mon père est pendu à l’étoile, ma mère glisse avec le fleuve."

Elle retrouve, dans la maison familiale, la "couette rouge" cachant le révolver du père, militant communiste, et dans la bibliothèque, "Guérilla, mode d’emploi", un livre qu’enfant, elle avait cru consacré aux gorilles.

Son père s’était battu pour un Bengale communiste, débarrassé du poids religieux, réconcilié dans ses composantes. Le Bengale occidental fut gouverné par un parti marxiste jusqu’en 2011, soit 34 ans de pouvoir ininterrompu, un record pour un parti communiste dans un pays démocratique. Il y a trois ans seulement, il cèda la place aux nationalistes de Mamata Banarje.

L’autre versant de cette anamnèse est incarné par Urmilla, la mère, mélancolique et dépressive, entourée de ses parfums d’hibiscus.

Tirant sur ce double fil du politique et du sensuel, Shumona Sinha remonte aux guerres de partition du pays, quand des hordes furieuses exterminaient à coups de machettes les Musulmans dans les trains. Elle retourne à l’époque anglaise de Lord Curzon, le père de la division du Bengale. Alors, vivait Ashanti, son ancêtre, réelle ou rêvée, veuve devenue courtisane à Bénarès. Toute la sensualité et le drame de l’Inde.

Un roman puzzle, écrit dans un style inspiré, qui surplombe cette Inde où le père pensait que tous les humains réunis ne suffiraient pas "à sécher les larmes, à effacer les cris des zones frontalières, dont les chemins tortueux glissaient, dont les passerelles en cordes vacillaient au-dessus d’un pays qui tombait en lambeaux à chaque effritement de falaise, devenant inaccessible, secret, oublié". 

Calcutta Shumana Sinha Editions de l’Olivier 205 pp, env. 18 €