Rohmer dans la compagnie des femmes

Cette biographie critique raconte la vie de Maurice Schérer, père de famille catholique plutôt coincé… … et connu des cinéphiles sous le nom d’Eric Rohmer.

Fernand Denis
Rohmer dans la compagnie des femmes

L’actualité ne faiblit pas autour d’Eric Rohmer. Après l’intégrale de son œuvre en 27 dvds (chez Potemkine/Agnès b.), voici la biographie d’Antoine de Baecque et Noël Herpe, un modèle du genre puisque tout en racontant une vie, on analyse chaque film dans le détail.

Nous avons rencontré l’un des auteurs, Noël Herpe, pour évoquer celui qui est, avec François Hollande, l’autre enfant célèbre de Tulle en Corrèze. "Le Président aime beaucoup Rohmer", précise Noël Herpe. "Il a cité Ma nuit chez Maud parmi ses films préférés. Et peu de temps après sa mort, il a inauguré la médiathèque Eric Rohmer à Tulle, on peut y voir divers objets comme sa caméra. Tulle a une histoire cinématographique car c’est à partir de l’affaire des lettres anonymes de Tulle que Clouzot a réalisé Le corbeau. Le père d’Eric Rohmer, qui était fonctionnaire, avait un peu été inquiété par cette affaire."

La brique de 600 pages s’appelle sobrement "Eric Rohmer, biographie". Elle aurait très bien pu paraphraser un titre célèbre : Ne dites pas à ma mère que je suis réalisateur de films, elle me croit professeur dans un lycée. C’est que, décédée en 1970, Madame Schérer a toujours ignoré que son fils Maurice était un cinéaste mondialement connu sous le nom d’Eric Rohmer.

"On a posé la question à Thérèse Schérer, l’épouse d’Eric Rohmer", raconte Noël Herpe. "On lui a demandé ce qui se serait passé si elle avait appris que son fils faisait du cinéma. Elle nous a répondu : "cela l’aurait tuée". Ce devait être une femme très spéciale. Sa seule ambition pour ses enfants, c’était l’enseignement. Elle est morte en 1970 alors qu’Eric Rohmer devenait célèbre après ses deux grands succès Ma nuit chez Maud et Le Genou de Claire. Mais Rohmer aimait bien le secret, il aimait compartimenter sa vie. Et après le décès de sa mère, il n’a rien changé. Il a continué à mettre une fausse moustache quand il se rend au festival de New York. Il a continué à entretenir cette dichotomie entre sa vie rêvée et sa vie réelle. Sa femme et ses enfants n’avaient pas accès à son bureau. C’est à ses funérailles que, pour la première fois, toute la famille du cinéma a découvert la famille Schérer. Mais c’était surtout pour lui que le cinéma était quelque chose d’interdit, de sulfureux, qui lui permettait d’approcher des jolies femmes. C’était de l’ordre de la transgression. Il était de culture catholique, le cinéma lui apportait un vent de liberté un peu coupable."

En quelque sorte, Eric Rohmer vivait la vie imaginaire et interdite à Maurice Schérer, coincé par son éducation.

"Ce cloisonnement n’était pas destiné à cacher un secret, un scandale. Tout ce qu’on a découvert, ce sont ses amitiés politiques un peu discutables mais, la tête sur le billot, je peux affirmer qu’il n’a jamais trompé sa femme. Même s’il a été tenté et si certaines actrices auraient bien voulu le pousser jusqu’au péché. Jouer avec le feu, c’est très catholique. Toucher le genou lui suffit. Je pense que Rohmer n’était pas très intéressé par le sexe, il préférait regarder et donner à voir la beauté des très jeunes femmes. C’était pour lui une ivresse qui se suffisait à elle-même. Tout son érotisme, il l’investissait dans le cinéma. Ce que Freud appelle la sublimation. Le désir se mesure aux obstacles qu’on met à sa réalisation. C’est une idée très perverse; il faut tourner autour du pot pour faire durer le désir. Et Rohmer est un grand marcheur, c’est un homme qui aime les chemins de traverse."

C’est aussi un réalisateur qui a construit une œuvre de façon méthodique. Il sait très précisément où il va, il tourne 6 contes moraux, puis 6 comédies et proverbes, puis 4 contes des quatre saisons, suivant un ordre précis. "Mais ce n’est pas une œuvre fermée sur elle-même", bémole Noël Herpe. "Ce n’est pas une œuvre formaliste, de laboratoire, c’est une œuvre ouverte sur la vie. Il a ce côté obsessionnel mais il accueille une grande diversité d’individus, c’est son côté Balzac. Il a lu et adoré Balzac toute sa vie, c’est son modèle. Il avait envie, lui aussi, de faire sa comédie humaine."

Comme Fellini, Scorsese ou Truffaut, Rohmer a droit à son qualificatif. Que recouvre "Rohmerien" pour Noël Herpe ? "Quelque chose d’unique qui tient à la manière de parler des comédiens, des comédiennes surtout, de façon très articulée, presque sophistiquée alors que les histoires sont d’une grande banalité. Un film de Rohmer, c’est aussi un miroir grossissant car il dissèque à un point tel que c’est gênant, qu’on n’a pas envie de s’identifier. Toutefois, il n’est jamais dans la satire, ni le mépris de ses personnages. On met toujours quelques minutes avant de rentrer dans un film de Rohmer. C’est une langue cinématographique inédite. Et si on ne l’accepte pas, on ne peut que détester son cinéma. Il est dogmatique et, simultanément, il arrive à restituer la vie comme peu de cinéastes y sont arrivés. Il y a un sentiment de vérité extraordinaire dans ses films. Le rayon vert est exceptionnel."

Comment Noël Herpe explique-t-il ce phénomène paradoxal à propos de ses comédiens : alors qu’il a découvert et lancé plusieurs acteurs, Dussollier, Luchini, Pascal Greggory ou Melvil Poupaud, aucune de ses jeunes comédiennes n’a fait carrière sauf Arielle Dombasle mais elle bénéficiait d’autres appuis. "Les femmes, il les crée de toutes pièces. Son premier film, c’était Les petites filles modèles. Il y a une photo dans le livre qui le montre en train de lire un texte à une petite fille qui le regarde bouche bée. Il n’a cessé de faire cela, ça lui plaît de voir ces filles qui n’existent qu’à travers lui. Il avait envie de les mettre au monde avec une grande tendresse, de les laisser exister par elle-même sans les écraser, contrairement à Bresson. Le rapport est ambigu, car il y a la fois la volonté de les montrer dans leur singularité et, en même temps, il les vampirise. Une fois qu’elles sont à l’écran, elles sont vidées de leur sang. Et elles ne feront pas carrière. Elles sont fixées comme des papillons, prisonnières du film. Avec les femmes, il avait un rapport affectif. Il a de très longues conversations avec chacune. Les hommes, il leur donne leur texte et c’est bon. C’était un peu différent avec Luchini, avec Greggory aussi, mais il n’aimait pas tellement les hommes. Il ne les fréquentait pas. Il était vraiment heureux dans la compagnie des femmes."


Eric Rohmer. Biographie Antoine de Baecque et Noël Herpe Stock 606 pp., env. 29 €