Le "Poche" de la semaine: Alan Bennett, "La dame à la camionnette"

Vingt années durant, Alan Bennett a été l’hôte d’une vieille excentrique.

Geneviève Simon

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"Toujours un peu décalées, jamais tout à fait face à moi." Ainsi parle Alan Bennett (Leeds, 1934) des choses qui l’inspirent et sur lesquelles il écrit. Cette fois, avec "La dame à la camionnette" (The Lady in the Van), récit paru en Grande-Bretagne en 1989 et augmenté d’un post-scriptum en 1994, l’écrivain, dramaturge et homme de radio britannique retrace la dernière tranche de la vie de Miss Shepherd, une vieille dame excentrique qui fut un peu plus que sa voisine. Avant de devenir un livre, celle-ci fit l’objet d’un texte publié dans la "London Review of Books" et d’une série d’émissions pour Radio 4.

Celui qui s’est fait connaître des lecteurs francophones avec "La Reine des lectrices" (2009) - où la reine d’Angleterre, ayant découvert le bonheur qu’apporte la lecture, se met à subir, voire négliger, les obligations de son rang pour retrouver au plus vite le roman qui l’attend - livre ici de sa plume inimitable le portrait d’un personnage peu commun.

Installée dans le quartier londonien où vit Alan Bennett, la camionnette de la clocharde est parfois la cible d’incivilités, qu’elle absout allègrement. Un jour pourtant, la concentration de Bennett souffrant trop de sa préoccupation pour la vieille dame, il lui propose de l’accueillir avec son véhicule dans son jardin. Il ne se doute alors pas que leur cohabitation va durer près de vingt ans.

Pardonnant son hygiène déplorable, ses étranges vêtements le plus souvent cousus à partir de torchons, sa vindicte légendaire, ses opinions tranchées, son envahissante collection d’objets motorisés, esquivant ses improbables idées de scénarios ou d’émissions, Bennett déploie un savant mélange de compassion, de patience et de distance, de quoi se vivre au mieux les disputes, extravagances et autres situations cocasses que cette cohabitation génère. L’auteur de "So shocking" croque avec humanité et saveur leur amitié déconcertante, rendant par là au Londres des années 1970 et 1980 d’authentiques couleurs à travers la vie quotidienne de sa bourgeoisie progressiste et de ses exclus.

Après la mort inopinée de Miss Shepherd, Alan Bennett verra s’éclaircir le flou qui entourait quelques épisodes de son existence peu banale. Et découvrira, en mettant de l’ordre dans le fouillis qu’elle laissa, que "les objets qu’elle contenait et les aspirations dont ils témoignaient ne différaient guère, finalement, de ceux du milieu dans lequel j’avais été élevé". Servie avec talent, une rare histoire de générosité et de compréhension qui, si elle n’était véridique, ne pourrait rivaliser avec la fiction.

"La dame à la camionnette", Alan Bennett, traduit de l’anglais par Pierre Ménard, Buchet Chastel, Folio n° 5938, 110 pp

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...