Le "Poche" de la semaine : Haruki Murakami, "L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"

"On peut mettre un couvercle sur ses souvenirs, mais on ne peut pas changer l’histoire." Cette phrase résume la conviction de Tsukuru Tazaki. Seize ans plus tôt, alors qu’au lycée il formait avec quatre amis un groupe inséparable, une harmonie sans faille, il en fut écarté. Brusquement et sans explication.

Le "Poche" de la semaine : Haruki Murakami, "L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
©AFP
Marie Baudet

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"On peut mettre un couvercle sur ses souvenirs, mais on ne peut pas changer l’histoire." Cette phrase résume la conviction de Tsukuru Tazaki. Seize ans plus tôt, alors qu’au lycée il formait avec quatre amis un groupe inséparable, une harmonie sans faille, il en fut écarté. Brusquement et sans explication.

Sa blessure fut telle que, plusieurs mois durant, dans sa vingtième année, il ne pensa qu’à la mort, au point de sortir de cette période transformé physiquement. Change-t-on, pourtant, intrinsèquement, quand d’autres ont décidé de vous interdire un cercle qu’auparavant vous constituiez avec eux ?

Sa différence, Tsukuru Tazaki l’éprouva tôt, lui dont le nom ne contenait nulle couleur, à l’inverse de ceux de ses camarades, les garçons Rouge et Bleu, les filles Blanche et Noire. Lui était incolore. Vide, même. Un autre ami, Haida, étudiant en philosphie avec qui il partage de longs échanges sur la liberté de pensée et qui lui donne le goût de la musique classique - en particulier les "Années de pèlerinage" de Franz Liszt - disparaîtra un jour, sans un mot ni retour.

Devenu ingénieur, Tsukuru (prénom qui signifie "celui qui fait des choses") est un homme de 36 ans, singulièrement solitaire. La liaison qu’il entame avec Sara, de deux ans son aînée, et ce qu’il lui révèle de son histoire, l’incitent à partir à la rencontre de ce passé demeuré douloureux. Vers Nagoya, sa ville d’origine, et jusqu’à la Finlande, où Noire a fondé une famille et vit désormais.

"L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage", treizième roman d’Haruki Murakami, évolue sur le terrain réaliste - dans la veine de "La Ballade de l’impossible". Fantasme et fantastique, s’ils sont présents comme souvent chez l’auteur de "1Q84", n’interviennent ici que par le biais de récits ou de rêves. Et si Tsukuru ose finalement faire face à son passé et accueillir de terribles révélations, la part de mystère dans le réel n’en demeure pas moins large.

Un mystère inhérent à l’humain cependant : l’humain et son sentiment d’abandon, de vacuité, voire d’imposture, l’humain dont la vie a brisé les élans et étouffé la ferveur, l’humain à l’épreuve du temps.

C’est bien sûr l’histoire d’une quête que propose ici Haruki Murakami dans une œuvre à la puissance introvertie, à l’optimisme sous-jacent sous une noirceur tenace. C’est aussi la chronique de l’ultra-moderne solitude, l’universelle loi du temps et ses hiatus vertigineux.

Plus d’une fois, on se surprend à louer la traduction (signée Hélène Morita) d’épouser si finement des métaphores capables, dans leur densité ou leur évanescence, de débusquer l’inquiétante et familière étrangeté d’une vie.


L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita Belfond, 10/18, 360 pp., env. 8,10 €

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