Le "Poche" de la semaine : Matthew Thomas, "Nous ne sommes pas nous-mêmes"

Matthew Thomas signe une ample fresque balayantle destin d’une famille. Une réflexion sur la complexité des êtres confrontés à leurs choix.

Rencontre : Geneviève Simon à Paris
UNITED STATES - CALIFORNIA Victorian architecture in North Beach district - San Francisco Trad. houses Streets Reporters©Planet Pictures / Sophie Dauwe
UNITED STATES - CALIFORNIA Victorian architecture in North Beach district - San Francisco Trad. houses Streets Reporters©Planet Pictures / Sophie Dauwe ©REPORTERS - PLANET Pictures

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

C’était en avril 2013, à la Foire de Londres, la deuxième plus importante en termes de ventes de droits d’auteur après Francfort : les éditions Belfond achetaient "Nous ne sommes pas nous-mêmes" ("We Are Not Ourselves") de Matthew Thomas sur manuscrit, soit avant d’avoir vu comment ce premier roman américain pouvait se débrouiller sur sa terre d’origine. C’est tout dire des motivations de la maison parisienne à éditer cet auteur né en 1975 dans le Bronx.

Il aura fallu dix ans à Matthew Thomas pour écrire cette vaste fresque de près de 800 pages. La voir publiée en français (parmi une dizaine d’autres langues) le réjouit : "Je suis heureux de vivre à une époque où l’échange culturel permet à des textes d’être traduits. J’ai grandi en lisant des traductions, et c’est pour moi un émerveillement de constater que ce dialogue est encore possible malgré le peu de considération portée à l’écriture et à la lecture de nos jours." Comme beaucoup de jeunes écrivains américains, Matthew Thomas est passé par la filière universitaire en creative writing. Ce qu’il retient particulièrement de ce parcours, ce sont les échanges entre pairs. "L’utilité de ces programmes est surtout de servir la communauté des écrivains en comblant un espace laissé vide par l’absence de débats sur la littérature dans la société."

"Nous ne sommes pas nous-mêmes" retrace le destin d’une famille américaine ordinaire, porté par une femme qui ne l’est pas. De ses origines modestes est née la détermination d’Eileen à s’élever socialement. Décrocher un diplôme d’infirmière, travailler, se marier, avoir un fils, former une vraie famille, habiter dans une maison confortable : Eileen ne laisse rien au hasard dans sa quête désespérée, même si les vents sont parfois contraires. "Eileen raconte l’accession des femmes à plus de pouvoir et plus de responsabilités à travers la seconde moitié du siècle dernier. Elle est un personnage idéal car impossible à dominer."

Rien n’est jamais gagné, mais Eileen est résolue. Jusqu’au jour où le comportement d’Ed, son mari, devient étrange. Le verdict sera sans appel : il développe une forme précoce de la maladie d’Alzheimer. Un temps déstabilisée, Eileen choisira de rester debout et de continuer à vivre malgré les épreuves. "Je voulais montrer les êtres dans des moments où ils ne sont pas vus sous leur meilleur angle et embrasser leurs défauts. Mon but était de toucher les lecteurs en respectant mes personnages et leur histoire. Pour y parvenir, j’ai gommé mon ego d’écrivain. Je ne dénigre pas l’écriture stylisée, mais quelquefois elle entraîne le lecteur vers un voyage esthétique qui s’effectue au détriment de la fiction telle que je veux la raconter." Effectivement, on est dans ce qu’on appelle un page turner qui, s’il manque de finesse au départ, prend de la consistance au fil des pages pour livrer une ample réflexion sur l’ambition et les choix et dévoiler des êtres dans toute leur complexe vérité. Préférant la générosité à la mièvrerie, Matthew Thomas confronte ses personnages à leurs zones d’ombre pour mieux révéler ce qu’ils ont de meilleur en eux. Et offre avec Eileen l’attachant portrait d’une femme qui ne renonce pas à ses rêves.

"Nous ne sommes pas nous-mêmes", Matthew Thomas, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sarah Tardy Belfond, 10/18 n° 5041, 861 pp.

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