Le "Poche" de la semaine : Francesca Melandri, "Plus haut que la mer"

Francesca Melandri mêle sentiments et idées pour interpeller sur une page sombre du passé de l’Italie. Rencontre autour de "Plus haut que la mer", un roman puissant.

Geneviève Simon
14/02/1987. ATTENTAT DES BRIGADES ROUGES A ROME

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

L’endroit est paradisiaque. L’île d’Asinara, au large de la Sardaigne, est un parc maritime qui attire de nombreux touristes friands de nature, de majesté, d’eau turquoise et de calme. C’est pourtant un lieu chargé d’histoire et de douleurs, qui a longtemps abrité un établissement carcéral à régime spécial accueillant les prisonniers politiques italiens. Le choc entre la beauté du site et le rappel de sombres pages de l’histoire de son pays a d’emblée interpellé la scénariste, réalisatrice et romancière Francesca Melandri. "La première fois que j’ai pensé à écrire à propos de cette île et de son passé, c’était il y a une vingtaine d’années. J’étais en vacances dans la région avec mes enfants lorsque nous l’avons visitée. Entre se réjouir de la splendeur de l’endroit, de ses paysages magnifiques, de ses ânes blancs, de ses rochers roses et de ses dauphins, et visiter les anciennes prisons, le contraste était énorme. Il y avait aussi tout un village où vivaient les agents carcéraux, avec une petite école et un dispensaire. J’ai voulu faire quelque chose de cet endroit. La beauté du lieu n’était pas seulement un moyen littéraire, c’est tout à fait organique dans l’histoire que j’ai voulu écrire."

Le "Poche" de la semaine : Francesca Melandri, "Plus haut que la mer"
©C. HELIE/GALLIMARD


Luisa, Paolo, Pierfrancesco

"Plus haut que la mer", le deuxième roman de Francesca Melandri après "Eva dort", se déroule en 1979. En vingt-quatre heures, les vies de trois êtres qui n’avaient rien en commun vont se trouver changées et liées à jamais. Paolo et Luisa ont pris le bateau séparément pour se rendre à la prison de haute sécurité située sur une île que la romancière ne nomme jamais. Luisa est agricultrice et élève seule ses cinq enfants depuis que son mari s’est rendu coupable de deux meurtres. Ancien professeur de philosophie qui a cessé d’enseigner, Paolo vit seul. Son fils est responsable de plusieurs homicides politiques perpétrés sur fond de révolution prolétarienne. A l’issue de leur visite au parloir, une tempête empêche le bateau d’effectuer le trajet du retour. Tous deux vont devoir passer la nuit sur cette île-prison. Un agent pénitentiaire, Pierfrancesco Nitti, va les prendre en charge. Entre ces trois êtres qui ne se connaissaient pas quelques heures plus tôt mais que rapproche l’expérience de la solitude et de la stigmatisation, une complicité va naître.

Politique et humain

Comment l’Italie d’aujourd’hui a-t-elle lu "Più alto del mare" ? Comment perçoit-elle cette période de son histoire ? "On a commencé à en parler assez tôt après les événements, et il y a eu des phases intéressantes. La première a donné la parole à des protagonistes actifs, des terroristes. Il y a eu beaucoup de récits, des essais et même des films. Ensuite, mais presque trop tard parce que cette phase aurait mérité de l’attention plus tôt, ce sont les victimes qui ont raconté leur histoire : les enfants de ceux qui avaient été tués. En exergue de mon livre, je cite le journaliste Walter Tobagi, qui a été assassiné par les Brigades rouges. Sa fille a écrit un très beau livre en hommage à son père. C’était très important car les récits des historiens et des terroristes avaient fait oublier que ce qui s’était passé n’était pas seulement politique mais aussi exceptionnellement humain. Cette expérience de la douleur et du deuil a évidemment une forte valeur politique, parce qu’au-delà de la violence, ces morts étaient politiques. Pour mon roman, j’ai voulu élargir encore ce cercle d’attention pour m’intéresser aux parents des tueurs : je voulais réfléchir à tout ce sang versé, à toute cette violence - qui, sur un décompte effectué depuis 1945, place l’Italie en deuxième place (derrière la Colombie) en nombre de morts en temps de paix, à l’exclusion donc des guerres, des guerres civiles et des méfaits de la mafia. Je ne suis ni fille de victime ni parent de terroriste, mais je suis italienne et mon adolescence s’est déroulée pendant ces années, donc je suis concernée. J’ai écrit ce livre pour me rapprocher du cœur chaud de la violence."

Pour mener à bien son travail de romancière, Francesca Melandri s’est basée sur les témoignages qu’elle a sollicités. "J’ai toujours été concernée par l’expérience personnelle des gens. Je suis allée parler à d’anciens brigadistes avec franchise, en leur disant : je ne suis d’accord avec rien de ce que vous avez fait mais je ne suis pas venue vous juger, je suis ici en tant qu’être humain, et si vous avez envie de me raconter votre parcours, cela m’intéresse. J’ai rencontré des hommes, des femmes, un couple. Certains ont refusé, ce que je peux comprendre. Après toutes les recherches que j’ai effectuées pour mes livres - un troisième est en préparation -, j’ai appris qu’il n’est pas difficile d’obtenir la confiance des gens si votre intérêt est réel, vrai, exempt de jugement. Des rencontres très belles peuvent alors se passer."

"En prison moi-même"

Se placer à hauteur d’homme, c’est ce qu’effectue Francesca Melandri avec beaucoup de pertinence et de conviction dans "Plus haut que la mer". Par sa thématique forte, son écriture incisive et maîtrisée, son histoire d’amour inattendue, son invitation à réfléchir sur le sens du langage, son ancrage historique révélateur, ce texte porte ses lecteurs plus loin qu’ils ne l’imaginent. Ce huis clos voulu comme tel - un changement radical après l’ample saga qui s’étend sur près d’un siècle qu’était "Eva dort" - respecte la règle aristotélique des trois unités : temps (une journée), lieu (l’île) et action. Avec cet idéal classique, "c’est comme si je m’étais mise en prison moi-même", sourit-elle en se souvenant de la joie éprouvée à relever ce défi. Quant aux personnages, outre les précités, il en est un autre incontournable : la mer. Il y a d’abord cette phrase d’Euripide placée en exergue du roman : "La mer lave tous les maux des hommes." Et puis il y a la mer qui éloigne les êtres autant qu’elle les relie. "La mer est la séparation par excellence. Le voyage qu’effectuent mes personnages est un voyage qui va les rapprocher d’une autre partie de leur vie et d’autres membres de la communauté humai ne. Ils vont de la fermeture vers l’ouverture, de ce qui isole à l’empathie qui reconnecte, que ce soit avec soi, avec les autres, avec le monde. Et ceci n’est possible que parce que ces trois êtres se voient, se parlent : en se voyant l’un l’autre, ils existent à nouveau, c’est un jeu de regards. La présence silencieuse de l’île est importante à cet égard : elle permet de renouer le contact avec la réalité de la vie, qui n’est pas que travail, douleur, traumatisme, mais est aussi quelque chose qui peut se remettre en mouvement."


Dimension morale

Engagement. Pour Francesca Melandri, l’écriture est bien sûr une forme d’engagement, mais elle nuance : "Ce que je suis en tant qu’être humain, ma façon de vivre et de penser, je pourrais l’être sans être écrivain. Je pense que la dimension intime est liée à la dimension sociale et collective : c’est ainsi que je vis et que je lis la réalité." Quant à l’évidente dimension morale de "Plus haut que la mer", l’auteur d’"Eva dort" estime qu’elle appartient au lecteur. "J’ai une morale, j’ai des idées sur le monde, mais en tant qu’écrivain, ce qui m’intéresse surtout, c’est de raconter les racines des sentiments et des actions, et pas d’explorer la moralité de mes personnages. C’est au lecteur de se faire sa propre idée." De ce point de vue, le personnage le plus emblématique du roman est Pierfrancesco Nitti, l’agent carcéral. "J’ai voulu interpeller sur un métier impossible : l’agent est cet être humain qui détient les clés qui privent de liberté d’autres êtres humains. La société lui donne ce mandat et s’en lave les mains : c’est une vie tragique. Les agents sont comme des ponts humains entre deux mondes, celui du dedans, celui du dehors, qui apparemment n’ont rien à faire l’un avec l’autre. Ce qui est faux : les prisons sont le miroir de la société. "


Francesca Melandri, Plus haut que la mer, Folio n° 6103, 224 pp.

Sur le même sujet