Dans la peau d’une femme libre

De Saphia Azzeddine, "Bilqiss", un roman fort sur la foi et l’égalité homme-femme.

Camille de Marcilly
Dans la peau d’une femme libre
©Reporters

En 2012, dans un bus à Delhi, une jeune indienne est violée par six hommes puis transpercée par une barre de fer qui finit de la tuer. Le cœur de millions de femmes se serre dont celui de l’écrivaine Saphia Azzedine. Elle imagine alors Bilqiss, une femme forte, une femme libre "dans un pays où il vaut mieux être n’importe quoi d’autre et si possible un volatile". "Ce crime, c’est la destruction même de la femme", explique à Bruxelles la Parisienne qui a longtemps vécu près de Genève. Auteure de "Confidences à Allah" (2008, Léo Scheer), "Mon père est une femme de ménage" (2009) ou "Combien veux-tu m’épouser ?" (2013, Grasset), ses œuvres ont été adaptées au théâtre ou au cinéma. Elle publie son sixième roman, "Bilqiss", qui retrace les longues et intenses journées du procès d’une femme musulmane condamnée à la lapidation pour avoir fait l’appel à la prière, être instruite, ne pas baisser les yeux devant les hommes, laisser dépasser une mèche de son voile, cultiver des légumes de forme phallique dans son potager… "Bilqiss n’adhère pas à la charia, cette production humaine qui nous fait souffrir. Elle en veut aux hommes mais aussi aux femmes de se laisser faire. Elle veut vivre sa foi en toute liberté. La foi est personnelle, on n’a pas tous la même, cela se passe entre le croyant et Dieu. L’islam est une religion laïque dans le sens où il n’y a pas de clergé et dans le Coran, il est écrit cette phrase magnifique : "nulle contrainte en matière de religion", on devrait donc pouvoir vivre sa foi sans contraintes et de manière intime."

Ode à la liberté

Loin d’être à charge contre la religion, "Bilqiss" est un roman puissant, hommage à la foi et à la liberté. "Le Coran n’est pas un mode d’emploi pour décérébrés, ajoute Saphia Azzeddine. Bilqiss est très logique, elle ne blasphème jamais, elle choisit dans le Coran des versets qui encouragent le savoir, le travail et l’amour d’autrui. Elle ne dit pas qu’il ne faut pas prier, au contraire, elle est musulmane jusqu’au bout. Dans son village, il y a 22 mosquées et pas un hôpital, elle dit au juge et à l’assemblée : "C’est pour cette raison que vous irez tous en enfer". Il devrait y avoir dix hôpitaux, cinq bibliothèques et deux mosquées. Dieu n’a pas besoin qu’on le flatte toute la journée. L’honorer est plus compliqué."

"Mascarade charitable"

Face à Bilqiss, un juge, honnête et bouleversé par la justice inacceptable qu’il doit appliquer. La ténacité de cette femme insoumise l’émeut mais il ne peut qu’admettre son impuissance. Des vidéos de Bilqiss lors du procès puis recevant des coups de fouet sont diffusées sur Internet, attirant l’attention d’une jeune journaliste américaine. Elle rend visite à Bilqiss qui la reçoit froidement tant elle incarne l’Occidentale aux bonnes intentions persuadée qu’elle peut sauver le monde. La femme musulmane voilée serait-elle devenue une icône de l’oppression ? "C’est ce qu’on appelle le deserving poor, le pauvre qui mérite la charité. Les Noirs qui meurent de faim c’est de tout temps et les femmes musulmanes opprimées depuis 10-15 ans. Bilqiss dit à la journaliste qu’elle ne veut pas faire partie de cette mascarade charitable et finir sur un meuble ou un tee-shirt. Si vraiment on veut aider, il y a beaucoup d’investissements à faire, ce n’est pas en sauvant une lapidée ici, une fouettée ou une violée là que ça aidera toutes les femmes. Ce que vous pouvez faire, dit Bilqiss, c’est arrêter de nous faire la guerre, partout, tout le temps et donc arrêter de voter pour des gouvernements qui ne font plus de politique mais la guerre."

La domination des hommes

Dans "Bilqiss", on entend tour à tour les voix de ces trois personnages impétueux. "Il y a un peu de moi dans chacun d’eux", explique Saphia Azzeddine, "je suis de deux cultures même si je suis privilégiée." Finalement, ce roman est un pamphlet osé et rageur mais salutaire contre la domination des hommes sur les femmes. "Partout, la femme n’est pas l’égale de l’homme. L’oppression est présente sous diverses formes. Avoir un garçon est source de plus de fierté qu’une fille. Même à Paris, les hommes sont contents d’avoir un fils pour l’emmener au Parc des princes, la petite fille, c’est l’accessoire pour la maman". Que faire alors ? "Mieux éduquer nos enfants".


---> "Bilqiss", Saphia Azzeddine, Stock, 216 pp., env. 18 €