Le "Poche" de la semaine : Robert Penn Warren, "Les Fous du roi"

Publié aux Etats-Unis en 1946, "Les Fous du roi" de Robert Penn Warren témoigne avec maestria que la vie politique ne laisse aucun de ses acteurs indemnes, que ce soit à travers la manière de gravir les marches, de convaincre les foules ou d'esquiver les coups.

GENEVIÈVE SIMON

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Publié aux Etats-Unis en 1946, "Les Fous du roi" de Robert Penn Warren témoigne avec maestria que la vie politique ne laisse aucun de ses acteurs indemnes, que ce soit à travers la manière de gravir les marches, de convaincre les foules ou d'esquiver les coups.

Jack Burden, jeune homme timoré aimant se dépeindre en raté, est en fait foncièrement ambitieux. Il gagne son pain en échange de services rendus au gouverneur Willie Stark. Comme Huey Long - gouverneur de Louisiane emprunté à l'Histoire -, Stark est un brillant orateur qui défend le peuple tout en exerçant son pouvoir de façon plus qu'autoritaire, n'hésitant pas à recourir à de sombres combines et au chantage. Témoin direct des faits, Jack retrace le parcours du politicien tout en levant le voile sur sa propre personne, écartelée par une paternité floue, des amours indécises et désincarnées, des amitiés tortueuses: "à l'instant où nous prenons conscience des bases sur lesquelles notre existence est fondée, des limites que nous nous sommes fixées, il est trop tard pour s'évader de la prison où elles nous tiennent enfermés. Nous ne pouvons vivre qu'à l'intérieur de ces limites (...). Pourtant les bornes que nous nous fixons à nous-mêmes ne sont rien d'autre que nous-mêmes. Pour s'en évader, il faudrait se créer une nouvelle personnalité. Mais comment serait-ce possible, puisque le moi est la seule substance avec laquelle on puisse créer cette seconde personnalité?"

Etudiant en histoire, Jack s'inquiète de ce que représente le passé et le présent, de leurs rapports complexes. L'adulte perturbé en lui se raccroche aux souvenirs de jeunesse. Seul après la mort dans le sang de Stark, il devra accepter d'être confronté au verdict du temps. Cet homme marqué par ses interrogations métaphysiques a soif de vérité. Une quête dangereuse est engagée. "La vérité est une chose terrible. On commence par y poser le bout du pied, sans rien éprouver. Quelques pas de plus, et on s'aperçoit qu'elle vous entraîne comme le ressac, vous aspire comme un remous. (...) Car la vérité a ses ténèbres." Où l'on verra Adam l'idéaliste, qui évite d'être confronté à la réalité, s'opposer à son ami d'enfance Jack le pragmatique.

Citoyen du Sud, Robert Penn Warren (1905-1989) est le seul écrivain américain à avoir reçu le Pulitzer pour deux facettes de son oeuvre: pour ses écrits romanesques en 1947, et pour sa poésie, en 1957 et 1979. Il a mené une carrière universitaire qui tranche avec la destinée autodidacte de son grand rival Faulkner. Son écriture est faite de simplicité, de maîtrise, de métaphores, de savante lenteur, sans doute déroutante pour les lecteurs pressés, mais savoureuse si l'on accepte de se donner du temps, de se laisser entraîner dans des méandres qui pourront paraître étranges avant de se justifier pleinement.

Cette patiente et féroce partie d'échecs verra la plupart de ses pions tomber. Quant aux survivants, ils auront perdu une part d'eux-mêmes et de leurs illustions dans la bataille.


Robert Penn Warren, "Les Fous du roi", traduit de l'américain par Pierre Singer, Les Belles Lettres, 523 pp., env. 15,50 euros