Le "Poche" de la semaine : Jens Christian Grøndahl, "Les complémentaires"

L’immigration et le multiculturalisme interrogés avec sensibilité par Jens Christian Grøndahl. Qui confronte une famille sans histoires à ses origines, la forçant à appréhender autrement son identité.

Geneviève Simon
People walk past a windmill in Kastellet park in Copenhagen January 26, 2011. REUTERS/Yves Herman (DENMARK - Tags: SOCIETY) FOR BEST QUALITY IMAGE SEE: GM1E73H1G1301 - RTXX3WC
People walk past a windmill in Kastellet park in Copenhagen January 26, 2011. REUTERS/Yves Herman (DENMARK - Tags: SOCIETY) FOR BEST QUALITY IMAGE SEE: GM1E73H1G1301 - RTXX3WC ©REUTERS

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

La grand-mère de Jens Christian Grøndahl était peintre. Après deux ou trois heures dans son atelier, "on le quittait avec un regard plus libre et plus direct sur les choses", écrit-il dans "Passages de jeunesse", texte autobiographique paru en 2012. Né en 1959 dans une famille où les rêves d’artistes étaient encouragés, l’écrivain danois sait de quoi il parle quand il place l’art face à ses grandeurs et ses limites dans "Les complémentaires", qui vient d’être traduit en français. Par là, l’auteur de "Bruits du cœur" et de "Quatre jours en mars" continue, de son écriture racée, à tisser une œuvre exigeante et fascinante autour de la parentalité, de l’identité, du passé.

Emma et David Fischer sont mariés depuis vingt-cinq ans. Un amour partagé, une belle maison, une adresse recherchée, une vie sans chaos, une fille épanouie : ces jalons résisteront-ils au malaise qui va ébranler cette famille établie à Copenhague ? David est en déplacement professionnel à Londres lorsqu’il apprend qu’il va rencontrer Nabeel, le petit ami pakistanais de Zoë, sa fille. Ce dont il se réjouit. De retour chez lui, il découvre sa boîte aux lettres taguée d’une croix gammée. Et en est troublé, au-delà du raisonnable.

D’origine juive, David a rencontré Emma lors d’une soirée alors qu’étudiant, il séjournait à Londres. Ce fut le coup de foudre, et elle le suivit à Copenhague (photo). Quand ils se sont mariés, les parents de David ont considéré que c’était une erreur, une déchéance, un malheur, la mère d’Emma n’a accepté ni David, ni ses origines, ni Copenhague. Emma, qui avait étudié la peinture, n’a rien arrangé en abandonnant rapidement toute vélléité de carrière pour élever Zoë, se contentant d’évoluer dans son petit atelier.

Lors du dîner avec Nabeel, la discussion piège David, le confrontant à ses racines juives, lui qui jusque-là avait vécu sans y penser. Le premier vernissage de Zoë, étudiante aux beaux-arts, accentue le trouble par l’installation vidéo provocante qu’elle a conçue. Les deux pieds dans son époque, Jens Christian Grøndahl interroge avec acuité l’appartenance. De la tentation de la fuite au risque de notre fragilité, il s’immisce au cœur de ce que nous pensons être nos repères. "Nous sommes sans domicile fixe, le monde entier est sans abri si nous ne parvenons pas à nous sentir chez nous avec les autres."

Geneviève Simon

Les complémentaires, Jens Christian Grøndahl, traduit du danois par Alain Gnaedig, Folio n° 5888, 276 pp.