Nous avons lu "Millénium 4", voici notre critique

David Lagercrantz trahit Stieg Larsson, mais pas trop. On ne boude pas son plaisir à retrouver Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist.

Alain Lorfèvre
Nous avons lu "Millénium 4", voici notre critique
©AFP

Voici donc sur les têtes de rayons « Ce qui ne me tue pas », quatrième tome la saga à succès « Millénium ». Signé cette fois David Lagercrantz, ancien journaliste et écrivain comme feu Stieg Larsson, auteur de la première trilogie, décédé prématurément en 2005 alors que paraissait tout juste son premier roman - dont il n’eut donc pas le temps de savourer le succès international. Ce nouvel opus est d’ores et déjà voué aux gémonies par les amis et la compagne d’une vie de Larsson - spoliée de tous droits sur l’oeuvre faute d’avoir été son épouse légale.

Plaisir coupable

Boude-t-on pour autant son plaisir à la lecture de « Ce qui ne me tue pas » ? Tout considération morale mise à part, la réponse est non. Car Salander et Blomkvist sont deux des héros de roman noir les plus marquants des quinze dernières années. Ils incarnent même celui de ce début de XXIe siècle, tout comme les deux thèmes sous-jacents du nouvel opus - la surveillance électronique et l’intelligence artificielle vs. l’intelligence humaine - qui dominent les débats éthiques de notre époque.

Retrouver la hackeuse punk et le journaliste d’investigation affrontant une nouvelle collusion d’intérêt politico-industrie-mafieux s'avère un plaisir coupable bien que paradoxal : aucun écrivain de renom n’aurait assumé de trahir la mémoire d’un de ses pairs, a fortiori motivé par les retombées commerciales juteuses garanties sur devis.

Il fallait donc un impétrant plus ou moins opportuniste pour s’y risquer. David Lagercrantz, écrivain-journaliste auteur d’un seul best-seller (la biographie du footballeur Zlatan Ibrahimovic) a toutefois le bon sens d’oeuvrer avec humilité, à défaut de talent et d’originalité.

NSA, I.A. et autisme

Passé un bref prologue, les deux premiers mots du roman sont « La NSA… » : « Millenium » demeure dans l’air du temps. Moins longue et plus ramassée que celle du premier tome de la saga, la mise en place suit le même canevas : on démarre sur un tiers, en l’occurence Frank Balder, génie informatique suédois, concepteur d’une intelligence artificielle révolutionnaire. Exilé naguère dans la Silicon Valley, il revient pour prendre en charge son fils autiste August, victime d’une mère démissionnaire et d’un beau-père violent.

Parallèlement, Mikael « Super » Blomkvist, le journaliste d’investigation, est une nouvelle fois dans la tourmente. Considéré comme has been, incarnant un journalisme dépassé et déconnecté, il voit l’intégrité de son cher magazine "Millénium » encore menacée. Lisbeth Salander, elle, vient de réussir un joli coup : pirater l’intranet de la NSA. Opération pas si gratuite que ça dans le chef de « Wasp ». Le destin ou, plutôt, un magnifique complot, va réunir le tandem et le lier à Balder.

Moins politique

David Lagercrantz a bien analysé les romans de Stieg Larsson. Exemple : ceux-ci sont parsemés de personnages doués de facultés exceptionnelles, Lisbeth Salander en tête. C’est le cas, ici, avec August, le fils supposé autiste de Frank Balder, mais doté d’une mémoire photographique - comme Lisbeth - et du syndrome du savant.

Chez Larsson, les dons mettaient en lumière le conformisme de nos sociétés où sont parfois considérés comme inadaptés ou asociaux des individus d’exception.

Lagercrantz préserve ce constat.

Mais il se veut moins politique. Exit le crypto-fascisme supposé des officines de la sûreté d’Etat suédoise - et la critique en filigrane de la société suédoise - qui traversait la trilogie de Larsson. « Millénium 4 » interroge toujours, par contre, les notions de Bien et de Mal (le titre cite à moitié Nietzsche : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort »). Le fantôme d’Alexander Zalachenko, le maître-espion barbouze et criminel, père de Lisbeth, plane dès le prologue. Le choix de son héritier est brillant, digne de Larsson, tout comme celui de son homme de main - un tueur bien nommé Holster.

Culture geek

A l’inverse, au-delà du statut de pirate informatique de Lisbeth - qui servait l’enquête dans la première trilogie - Lagercrantz place cet univers au coeur du récit, avec, comme ligne de force, le débat accompagnant l’avènement des intelligences artificielles.

Il le mâtine de culture geek, à travers, par exemple, l’origine du pseudonyme de hackeuse de Lisbeth - clin d’oeil appuyé, sinon appel du pied, à une multinationale du divertissement. Pas sûr que Stieg Larsson s’y serait prêté.

Si l’esprit du journaliste antifasciste et antitrust est partiellement trahit, celui du romancier est respecté par son copiste appliqué, sinon doué. Car - et c’est là que le Lagercrantz blesse - l’intrigue est plus ténue, les rebondissements plus prévisibles. Le lecteur roué entendra le journaliste-écrivain penser tout haut sa trame, jusqu’à l’anticiper. Si vous pouvez lire cette critique aussi tôt, c’est aussi que la brique de 500 pages s’absorbe plus vite que celles de Larsson. Bémol, non des moindres, qui marque la différence.

Alain Lorfèvre

Millénium 4 - Ce qui ne me tue pas, David Lagercrantz, Actes Sud/Actes Noirs, 482 p., 23 euros