Le "Poche" de la semaine : Joseph Boyden, "Dans le grand cercle du monde"

A la lecture de “Dans le grand cercle du monde”, son troisième roman, c’est une évidence : ce texte est le meilleur qu’ait livré l’auteur canadien à ce jour, où tout impressionne, de la qualité d’écriture à l’habileté de l’intrigue en passant par la force émotive.

Geneviève Simon
Le "Poche" de la semaine : Joseph Boyden, "Dans le grand cercle du monde"
©Virginie Nguyen Hoang st. LLB

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Joseph Boyden le ressent lui-même : l’écrivain qu’il est grandit de livre en livre. A la lecture de “Dans le grand cercle du monde” (“Orenda”), son troisième roman, c’est une évidence : ce texte est le meilleur qu’ait livré l’auteur canadien à ce jour, où tout impressionne, de la qualité d’écriture à l’habileté de l’intrigue en passant par la force émotive. Dans les espaces sauvages du Canada du XVIIe siècle, trois communautés s’affrontent. Chacune est portée par une voix, qui alterne avec les autres pour former, à la manière antique, “un chœur indien”. Christophe, que les Hurons ont surnommé Corbeau, est un prêtre jésuite français venu convertir les “Sauvages”. Chef de guerre huron, Oiseau vient de voir mourir sa femme et ses enfants. Chutes-de-neige est une jeune Iroquoise rebelle détenue captive par Oiseau, qui a le dessein de l’adopter. Dans le processus d’écriture, Oiseau et Christophe sont apparus ensemble, “comme s’ils étaient les deux moitiés d’un tout”, se souvient Joseph Boyden. “Arrivée la dernière, Chutes-de-Neige a comme ancré ces deux-là. Sa présence s’est imposée. J’ai grandi avec sept sœurs plus âgées que moi. Dans ma vie, il y a donc toujours eu des voix féminines, pleines de bonté mais aussi d’autorité.”

Ces trois êtres sont en guerre. Corbeau veut imposer sa religion aux Indiens. Oiseau résiste à cet assaut, de même qu’il craint les représailles iroquoises. Chutes-de-neige est retenue contre son gré, et tout aussi opposée au Grand Maître que les Blancs tentent d’importer. Chacun s’observe, se dénigre. Pour les Jésuites, ces idolâtres aux esprits simples “existent sur un plan beaucoup plus bas que même la caste inférieure la plus pervertie d’Europe”. Côté indien, la stupidité des Jésuites prête à sourire : ils marchent les yeux baissés sans prêter attention à leur environnement ! “Tous ont une idée tranchée sur les autres, ce qui m’a permis de créer une dynamique”, explique l’auteur du “Chemin des âmes” et des “Saisons de la solitude”. “A la fin du roman, ces trois-là se comprennent mieux, ils ont appris à aller au-delà des apparences, à avoir une connaissance réciproque.”

Ecrire à propos d’une période si reculée et sur un peuple qui n’a ni mémoire ni littérature écrites, n’a pas été un obstacle pour Joseph Boyden. “Les Indiens ont une tradition orale extrêmement forte, la mémoire a pu transmettre des choses venues de très loin dans le passé. A certaines époques, des historiens et des ethnologues ont recueilli cette mémoire pour la fixer dans des livres. Je suis très attentif à me baser sur les travaux de personnes qui font autorité quand j’écris sur un sujet. J’ai aussi pu m’entretenir avec des anciens qui ont une connaissance traditionnelle, dont Georges Sioui, un ancien Huron. Nous sommes devenus des amis proches.” Une autre dimension d’importance intervient aussi dans la transmission : le respect. “On a presque tout pris aux Indiens d’Amérique du Nord : leur religion, leur culture, leurs enfants, leur langue. Donc on fait attention à ce qu’on partage, à ce qu’on expose. Il ne s’agit pas de secret, mais du danger de sortir des éléments de leur contexte. Cela m’a d’autant plus guidé que je parle des Hurons et des Iroquois, peuples auxquels je n’appartiens pas.” Serait-ce son rôle d’écrivain de jeter des ponts entre les communautés ? Joseph Boyden révèle alors que son nom ojibwe signifie, selon une traduction littérale, “pont étincelant”. “C’est au fil du temps que j’ai réalisé que la littérature pouvait explorer les zones sombres et permettre à des ponts de s’établir.”

En alternant les voix et en alliant avec maestria tourments de l’âme, quotidien soumis aux éléments et à la maladie, scènes de guerre et désordres humains, la médecine du texte de Joseph Boyden convainc d’emblée. Même si les scènes de tortures dépeintes sont particulièrement cruelles. “Ce fut la partie du livre la plus difficile à écrire : il fallait que je comprenne pourquoi les gens agissaient ainsi, ce qui sous-tendait leurs actes. La violence est inhérente à l’expérience humaine, hier comme aujourd’hui. Au XVIIe siècle, la violence existait aussi eu Europe. Sous l’Inquisition, les Chrétiens torturaient les infidèles, les hérétiques, les soumettant au supplice. Les tortures que les Indiens s’infligeaient étaient différentes. C’était pour eux une manière d’honorer leurs ennemis, de s’approprier leur courage, leur bravoure, tout en donnant à la personne suppliciée la possibilité de se transcender. En fait, pour les guerriers hurons ou iroquois, cela aurait été un outrage de ne pas subir ce traitement : c’est comme s’ils n’étaient pas assez bons ou courageux pour l’endurer. Pour les Indiens, c’était donc une façon de rendre hommage à leur ennemi. Cette violence intertribale a toujours existé. L’arrivée des Européens l’a décuplée, a attisé la fureur entre eux.”

“On ne peut pas perdre l’Orenda, seulement l’égarer. Le passé et le futur sont le présent.” C’est sur ces mots que se clôt cette fresque haletante et brillante. “Orenda”, le titre original, mot iroquois signifiant “âme”, “force vitale”, est devenu “Dans le grand cercle du monde”. “J’aime ce titre qui va aux sources, s’imprègne de l’intérieur, saisit l’esprit du livre.”


Joseph Boyden, "Dans le grand cercle du monde", traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer, Le Livre de Poche n° 33923, 691 pp.