Le "Poche" de la semaine : Olivier Rolin, "Le météorologue"

"Le météorologue" est un roman magnifique et triste. Comme le grand nord sibérien avec ses neiges infinies et ses rares sapins. Un livre plein de nostalgie sur l’idéal socialiste broyé par le XXe siècle.

Guy Duplat
Le "Poche" de la semaine : Olivier Rolin, "Le météorologue"
©Gamma

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

"Le météorologue" est un roman magnifique et triste. Comme le grand nord sibérien avec ses neiges infinies et ses rares sapins. Un livre plein de nostalgie sur l’idéal socialiste broyé par le XXe siècle.

Olivier Rolin a beaucoup voyagé en Russie dans ces espaces désertés. Il est resté dans les îles Solovki, dans la mer Blanche près d’Arkhangelsk, qui furent un des plus terribles goulags. Aujourd’hui, les îles Solovki abritent un monastère et un mémorial des années de la Terreur stalinienne.

Olivier Rolin y a découvert les traces d’un météorologue officiel des premières années soviétiques. Le savant Alexeï Féodossiévitch Vangengheim était un communiste convaincu et l’est resté jusqu’au bout, croyant que son incarcération était une erreur et faisant appel au "camarade" Staline pour la réparer. On retrouve au mémorial ses lettres à sa femme Varvara, à leur fille Eleonora, et les dessins de la faune et flore des îles qu’il leur envoyait. Il resta de 1934 à 1937 dans ce lieu glacé avant de partir par un convoi de camions pour terminer dans une fosse, avec une balle dans la nuque.

Pendant trois ans, il a vécu "sur cette île que les glaces environnent six mois par an, qu’enveloppe une longue nuit d’hiver drapée d’aurores boréales, arraché à toutes les choses petites et grandes dont le souvenir le poursuit".

Le météorologue qui s’était enflammé pour les exploits scientifiques soviétiques et pour l’espoir d’un monde meilleur et solidaire, n’a pas vu venir l’orage, quand Staline et ses sbires menés en 1937 par le "nabot sanguinaire" Nikolaï Iéjov, ont massacré des millions de communistes convaincus. Victime de ses origines bourgeoises, coupable idéal pour justifier les mauvaises récoltes et la famine, il fut broyé par l’Histoire. En 1937, pendant la Grande Terreur, il y eut 1600 exécutions par jour pendant cinq mois !

Olivier Rolin n’est pas le premier à le dénoncer. Qu’on se souvienne de Dostoïevski et sa "Maison des morts" ou des "Récits de la Kolyma" de Chalamov. Mais l’écrivain qui fut, à la fin des années 60, le leader de la branche militaire de la Gauche prolétarienne, y ajoute ses états d’âme et son regard magnifiquement littéraire. Il mêle constamment le "je" de l’enquêteur à l’histoire vraie du météorologue, un individu choisi parmi la masse infinie des victimes anonymes et innocentes.

La littérature ne peut sauver le monde. Olivier Rolin rappelle comment Gorki était venu en 1929 visiter ces camps, en était "heureux" et avait invité 120 écrivains du monde, en 1933, en croisière sur le canal Baltique-mer Blanche qui avait coûté la vie à des centaines de milliers de prisonniers. Aragon fut "enthousiasmé par cette expérience extraordinaire". Le seul réconfort trouvé par Olivier Rolin est de voir comment "tous ces fusilleurs finirent à leur tour fusillés".

Mais la beauté de ce livre est aussi la tristesse qui s’en dégage. Comme sans y toucher, Olivier Rolin rappelle cette "grande espérance révolutionnaire" qui avait fleuri en Russie, quand on disait : "Nous voyons l’avenir comme un bien nous appartenant et que personne ne conteste. La guerre comme une préparation tumultueuse au bonheur".

Mais Staline mena la Terreur contre cet enthousiasme et décapita cet espoir pour des décennies. Olivier Rolin se demande si "sans Staline, cet introuvable socialisme que les héros s’imaginaient écrire, aurait-il existé ? Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? Peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ?"


Olivier Rolin, Le météorologue, Points Seuil n° P4190, 183 pp.