Les fantasmes de Cronenberg

Le cinéaste canadien signe avec "Consumés" un premier roman 1OO % cronenbergien.

Hubert Heyrendt
Canadian director David Cronenberg poses for a photo after a news conference at the LA Opera's "The Fly" stage at the Dorothy Chandler Pavilion in Los Angeles, Tuesday, Aug. 26, 2008. The opera will have its U.S. premiere Sept. 7 at the Los Angeles Opera. (AP Photo/Damian Dovarganes)
Canadian director David Cronenberg poses for a photo after a news conference at the LA Opera's "The Fly" stage at the Dorothy Chandler Pavilion in Los Angeles, Tuesday, Aug. 26, 2008. The opera will have its U.S. premiere Sept. 7 at the Los Angeles Opera. (AP Photo/Damian Dovarganes) ©AP

Né d’un père écrivain, David Cronenberg a grandi entouré de livres. Jeune étudiant, il se rêvait d’ailleurs romancier, avant d’être happé par le cinéma, art plus technologique, plus collectif, qui correspondait mieux à l’atmosphère des sixties dans laquelle il évoluait. Après avoir adapté de nombreux auteurs cultes - J. G. Ballard dans "Crash", son idole William S. Burroughs dans "Le festin nu" ou, plus récemment Don DeLillo dans "Cosmopolis" -, le cinéaste franchit enfin le cap en publiant, à bientôt 73 ans, son premier roman, "Consumés", disponible en français chez Gallimard depuis lundi.

Si ce premier essai a été salué par Stephen King himself, "Consumés" n’est pas un chef-d’œuvre de la littérature. Il s’agit néanmoins d’un thriller scientifique efficace. Et, surtout, pour les fans de Cronenberg, d’une porte d’entrée nouvelle dans la psyché troublée et troublante du Canadien. On retrouve en effet ici l’ensemble des thèmes et des motifs chers au cinéaste, poussés plus loin encore, le roman lui offrant une liberté totale, inimaginable au cinéma…

Enquête scientifico-métaphysique

Nourri de ses propres expériences (dont celle de président du festival de Cannes en 1999) et de ses nombreuses lectures scientifiques, "Consumés" mêle de façon anarchique mais jouissive toutes les obsessions de Cronenberg. Où l’on saute du cannibalisme à la Corée du Nord, de l’entomologie à l’apotemnophilie (le désir d’amputation), en passant par l’impression 3D ou les appareils auditifs high-tech.

"Consumés" met en scène un couple de photojournalistes complètement geeks. Jeune femme indépendante, Naomi Seberg se rend à Paris pour enquêter sur l’assassinat atroce de Célestine Arosteguy, philosophe française retrouvée démembrée et en partie mangée, tandis que son mari Aristide, tout aussi célèbre, a disparu, soupçonné d’être l’auteur cet acte d’anthropophagie. De son côté, Nathan Math réalise un reportage à Budapest sur l’étrange Dr Zoltan Molnar, qui teste des traitements très expérimentaux contre le cancer du sein dans sa clinique très privée. Bientôt, les deux enquêtes vont se recouper…

L’esthétique de la mort

Ce qui fascine dans "Consumés", c’est de constater l’incroyable cohérence de l’œuvre de Cronenberg. Ces personnages de journalistes qui se rapprochent un peu trop de leurs sujets, sont évidemment les mêmes que celui de Geena Davis dans "La mouche" en 1986… Mais Cronenberg remonte plus loin encore le fil de ses fantasmes. Comme dans "Frissons", le film qui l’a révélé en provoquant un scandale lors de sa sortie au Canada en 1975, Cronenberg développe ici son goût pour l’esthétique macabre et pour la sexualité déviante, mettant en scène des personnages attirés par les corps mourants ou mutants. Une idée que l’on retrouvait également dans "Crash" en 1996, où la perversion sexuelle consistait à coucher avec des victimes d’accidents de voiture.

Dernière ligne de force indissociable de l’univers de Cronenberg, la lecture politique de la société. Le couple de philosophes français, double fictionnel de Sartre-de Beauvoir, n’est pas existentialiste. Leur champ de recherche est celui de la philosophie évolutionniste consumériste, de notre goût fétichiste pour les objets technologiques. Cette jonction entre le capital et la technologie était déjà au centre de l’apocalyptique "Cosmopolis", son avant-dernier film avant l’inégal mais tellement cronenbergien "Maps to the Stars" en 2014.

La métamorphose des corps

En anglais, le titre "Consumed" est polysémique, faisant le lien entre les corps consumés et consommés. Entre le cannibalisme et notre soif inextinguible de possession de ces objets qui s’immiscent sans cesse plus avant dans nos corps. Ce thème rejoint évidemment celui, central dans toute la filmographie de Cronenberg, de la métamorphose des corps. Que l’on pense, bien sûr, à "La mouche" et à "Existenz", mais aussi au "Festin nu", "Scanners", "Videodrome" ou même au magnifique "Les promesses de l’ombre", sans doute son plus grand film en 2007.

"Consumés" prolonge cette réflexion très personnelle sur la transformation des corps par les parasites, les implants, la maladie mais aussi, ici, par la vieillesse. Comment continuer à séduire quand les chairs deviennent flasques ou sont gonflées de tumeurs ? Ou, à l’inverse, comment faire évoluer son propre désir pour répondre à la déformation du corps de celui ou de celle que l’on aime ?

Avec "Consumés", roman parfaitement foutraque mais haletant, Cronenberg parvient à la synthèse parfaite des obsessions qui hantent son cinéma depuis plus de 45 ans. On en redemande…


"The Nest"

Court métrage. Si "Consumés" est un roman et que son auteur entend bien persévérer dans l’écriture par la suite, David Cronenberg reste un homme de cinéma. Pour preuve, il n’a pu s’empêcher de réaliser "The Nest", son dernier film (et il n’a encore annoncé aucun nouveau projet pour l’instant). Révélé sur les réseaux sociaux en 2014 en marge de la très belle exposition consacrée à l’univers du cinéaste au Eye Museum d’Amsterdam, ce court métrage met en scène un rendez-vous médical entre l’étrange Dr Molnar et Célestine, jeune femme qui demande à son médecin (à moins que ce soit son psychiatre) l’ablation de son sein gauche, devenu, selon elle, le nid d’insectes qui la dévorent de l’intérieur…

Très dérangeante, cette métaphore sur le cancer, dans lequel Cronenberg joue lui-même le rôle du médecin en caméra subjective, prend évidemment désormais une tout autre saveur. Réalisé avec deux bouts de ficelle, ce court métrage était en fait le teasing de son roman à venir, portant à l’écran, en la modifiant et l’approfondissant, l’une des scènes du livre…


"Consumés" de David Cronenberg (traduit de l’anglais par Clélia Laventure), publié chez Gallimard (384 pp., env. 21 €).