Le "Poche" de la semaine: Virginie Despentes, "Vernon Subutex"

Le nouveau roman de Virginie Despentes raconte la chute d’un disquaire rock et d’une génération avec lui. Mort de la folie et de l’utopie d’une contre-culture.

British punks with tattoos, Mohican hairstyle and piercings.
British punks with tattoos, Mohican hairstyle and piercings. ©SSPL / Reporters
Guy Duplat

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Le nouveau roman de Virginie Despentes raconte la chute d’un disquaire rock et d’une génération avec lui. Mort de la folie et de l’utopie d’une contre-culture.

Il est difficile désormais de lire un roman français sans penser au drame de "Charlie Hebdo". Les romanciers sont les meilleurs sismographes d’une société. Ils ressentent ses failles et ses plaques tectoniques. Virginie Despentes a-t-elle perçu cet état dépressif de la France qui a conduit à ces assassins ignobles et "connards" comme on l’a dit ?

Le sujet de "Vernon Subutex" est bien celui de la chute d’une génération, celle du rock dur et du punk. Celle d’hommes et de femmes qui ont cru pouvoir faire éclater le monde autour d’eux avec la musique, la drogue, le sexe, le porno, le talent aussi, dans un élan de liberté et de transgression.

Virginie Despentes a connu cette époque. L’écrivaine de 45 ans, avant d’être sacrée par le Renaudot 2010 pour l’excellent "Apocalypse bébé", avait grandi à Nancy, dans une famille de postiers, et s’est nourrie de rock-punk et de films pornos.

Virginie Despentes ne fait jamais dans la dentelle. Son écriture est directe, percutante. Elle l’utilise pour montrer un monde qu’on préfère ne pas trop voir, celui des jeunes paumés, des adultes déboussolés, des inégalités sociales scandaleuses, des discriminations dont sont toujours victimes les femmes. Vraie littérature, mais littérature coup de poing. Un cocktail que l’auteur de "King Kong Theorie" réussit très bien.

Dans son nouveau roman, toutes les strates de la société apparaissent à nouveau dans le miroir qu’elle nous tend. Un miroir déformé, certes, car Virginie Despentes en fait parfois trop et force le trait. Mais son rôle est sain et elle le joue avec une énergie revigorante. Les jeunes paumés, les drogués, les marginaux, la dépendance sexuelle, les adultes hypocrites, la crise des pères et mères de 45 ans incapables de comprendre leurs enfants et d’assumer l’échec de leurs illusions, les milieux du cinéma, de la musique hard rock, tout y passe.

Mais il y a aussi, chez elle, des vrais moments de tendresse, de fraternité humaine devenue si rare, et cette quête du bonheur malgré tout.

La chute de cette génération rock est incarnée par la descente aux enfers de Vernon Subutex. Il fut un disquaire à la mode, spécialisé dans le rock pointu. Les musiciens et amateurs en raffolaient comme les femmes ("les meufs", écrit Despentes), séduites par sa douceur et ses yeux bleus.

Mais la crise du disque a entraîné la fin de son magasin appelé "Revolver". Et il se clochardise vite. Squattant d’abord les apparts de ses ex-amies et amis, partageant les souvenirs du passé. Mais la pente est si glissante qu’il se retrouve SDF, dans les métros, les porches d’immeubles, ou à faire la manche devant une boulangerie de bobos.

Cette chute et les gens que Vernon croise sont le prétexte pour une galerie de portraits de toute une génération. On se perd parfois dans tous leurs noms (l’écrivaine annonce des tomes 2 et 3 à cette histoire, comme dans un feuilleton télé). Tous ces juste quinquagénaires ont mal vieilli. Ils sont tombés dans l’alcool, les couples ratés, les drogues et la rancœur.

Despentes rappelle leurs enthousiasmes d’antan et leur présent ramené à des lignes de coke et du rhum. On est comme chez Houellebecq. Avec des addictions qui masquent mal le vide de leur vie.

Des portraits au couteau, dans un style cru et parfois argotique, mais des portraits qui sont d’abord mélancoliques et nostalgiques de ce qui reste de leur volonté de changer le monde.

Aujourd’hui, Virginie Despentes a du succès, gagne sa vie, a arrêté de boire, mais elle voit bien les adultes de son âge qui pleurent au souvenir de leurs enfants quand ils jouaient encore, pleins de vie, avant l’overdose fatale.

Dans ce roman, il y a très peu de jeunes mais le choix de Despentes est significatif. Ils incarnent le juste contraire de l’utopie de la génération rock punk. Ce sont des jeunes identitaires néo-nazis qui veulent chasser les étrangers, ou alors des filles qui se réfugient sous le voile de l’Islam comme Aïcha, la fille de Sélim. Celui-ci, quand il avait 20 ans, aimait Roland Barthes, les films russes et Barbara. Il était beau, intelligent, prof à l’unif. Mais sa fille a bien vu que son nom arabe restait un stigmate qui lui fermait la société française. Et elle refuse ce monde qui la refuse.

Un roman de Despentes est toujours un cri sain et nécessaire contre une société que les adultes ne maîtrisent plus et que des jeunes veulent faire sauter.

S’il faut s’accrocher parfois pour lire ce roman, on est aidé par un suspense qui parcourt tout le livre. Alex Bleach, chanteur antillais et star, a laissé avant de mourir chez Vernon Subutex un auto-enregistrement réalisé un soir de biture. Beaucoup le veulent, soit pour en faire un film à succès, soit pour le détruire car il révélerait trop des secrets du show business. On retrouve aussi avec plaisir le personnage savoureux de La Hyène déjà rencontré dans "Apocalypse bébé".

Heureusement le roman a des moments de douceur, des instants de tendresse, la fraternité entre paumés, jusqu’aux chiens à qui on s’attache tant quand tout fout le camp. Eux au moins ne nous trahissent pas.


Virginie Despentes, Vernon Subutex (t. 1), Le Livre de Poche n° 34047, 430 pp.

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