Le "Poche" de la semaine: Michael Cunnigham, "Snow Queen"

Où Michael Cunningham s’oppose au temps qui passe et aux rêves qui s’étiolent.

Pinhole image of a snowy sky at night; rocky mountain house alberta canada Reporters / Design Pics
Pinhole image of a snowy sky at night; rocky mountain house alberta canada Reporters / Design Pics ©Reporters / Design Pics
Geneviève Simon

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

Après avoir dressé le portrait d’un quadra établi dont les certitudes allaient vaciller sous l’emprise d’un jeune et bel intrigant dans "Crépuscule", c’est à un trio particulièrement soudé, composé de deux frères et de la fiancée de l’un d’eux, que Michael Cunnigham consacre son sixième roman à paraître en français, "Snow Queen". Depuis qu’il a perdu son travail, Barrett a trouvé refuge dans l’appartement de Tyler et de Beth. Un soir qu’il traverse Central Park, anéanti après avoir été une fois de plus celui avec lequel on rompt lâchement, Barrett voit apparaître dans le ciel une lueur inhabituelle, mystérieuse, attirante. Elle l’enchante et lui offre alors une sensation qu’il chérira longtemps : le réconfort d’être observé avec bienveillance.

Mais il est difficile pour Barrett de partager ce moment de grâce. Beth, sa belle-sœur, ne quitte guère son lit, trop affaiblie par le cancer qui la ronge. Tyler, malgré le temps qui passe, ambitionne encore une carrière de chanteur même s’il peine à écrire le titre qui lui vaudra quelque reconnaissance. Trop souvent, déraisonnablement, il s’appuie sur la drogue pour affronter la réalité. Et puisqu’il faut bien payer les factures, les deux frères travaillent dans le magasin de vêtements de leur amie Liz, qui est en quelque sorte leur mère de substitution.

Qu’ont-ils fait de leurs diplômes et des attentes qu’ils avaient suscitées ? En s’immisçant au cœur de la relation trop étroite entre deux frères, Michael Cunningham explore le manque de perspectives, mais aussi peut-être d’envie, de toute une génération. Quand, au seuil de la quarantaine, il peut sembler trop tard de continuer à rêver, dans une Amérique qui elle-même a rétréci son horizon en élisant Bush à sa présidence. Et l’auteur de "La maison du bout du monde" de dépeindre les lectures secrètes, les projets illusoires, le mal-être de l’artiste, "coincé entre ce qu’il peut créer et ce qu’il ne peut que rêver de créer". Un besoin de reconnaissance, un sentiment d’insuffisance ainsi qu’une infinie mélancolie se dégagent de pages que Cunningham a explicitement placées sous l’égide de l’auteur de "Tendre est la nuit" et de "Gatsby le Magnifique". Il a beau écrire : "Barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé… Va te faire voir, F. Scott Fitzgerald", l’on ne peut que ressentir, à la lecture de "Snow Queen", l’ombre d’un auteur qui, en 1936, écrivait dans "La fêlure" que toute vie est un processus de démolition. D’une écriture qui excelle à rendre une atmosphère crépusculaire et épouse au plus près le ressenti de ses personnages, Michael Cunningham adoucit cette inévitable faillite humaine en n’oubliant pas que l’amour et la tendresse peuvent encore porter ces âmes perdues.


Michael Cunnigham, "Snow Queen", 10/18 n° 5052, 282 pp.

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