Le "Poche" de la semaine : Christos Tsiolkas, "Barracuda"

"Barracuda" est le surnom d’un jeune espoir de la natation australienne. Danny grandit dans un milieu étriqué, entre un père routier souvent absent, une mère coiffeuse, grecque et exubérante, un frère et une sœur envahissants. Sa seule chance d’échapper à un destin sans espoir est le sport. Alors il s’entraîne, rêve de grandeur.

Geneviève Simon
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swimmer swim swimming-pool sports water outdoors fitness sports swimming pool dive diving REPORTERS©Marc VERPOORTEN MODEL RELEASED ©REPORTERS

Chaque vendredi, La Libre sélectionne un livre paru en format "Poche" et vous en propose la critique.

C’est avec "La gifle" - qui n’était pas son premier roman mais celui qui lui a apporté le succès - que Christos Tsiolkas (Melbourne, 1965) s’est fait connaître du public francophone. Lors d’un barbecue réunissant famille et amis, un adulte gifle un enfant qui n’est pas le sien. Les conséquences de ce geste seront dévastatrices pour tout l’entourage. L’auteur proposait alors huit points de vue explorant une multitude d’enjeux : trahison, jalousie, racisme latent, drogue, alcool, réussite professionnelle, pouvoir de l’argent, éducation, dérives de la permissivité, mais aussi amour et amitié, rôle et place des parents. Une mini-série australienne en huit épisodes avait été tirée du roman, diffusée naguère par Arte. Alors qu’il a entre-temps publié en français "Jesus Man", c’est en auteur attendu que Christos Tsiolkas revient avec "Barracuda", qui confirme son talent de narrateur, son habileté à construire un récit, l’acuité de son regard quand il s’agit de dépeindre les chaos de l’aventure humaine comme les travers de la société australienne. A noter que l’équipe qui a réalisé la mini-série "La gifle" va prochainement transposer "Barracuda" pour le petit écran. Quatres épisodes sont prévus.

"Barracuda" est le surnom d’un jeune espoir de la natation australienne. Danny grandit dans un milieu étriqué, entre un père routier souvent absent, une mère coiffeuse, grecque et exubérante, un frère et une sœur envahissants. Sa seule chance d’échapper à un destin sans espoir est le sport. Alors il s’entraîne, rêve de grandeur, lui qui n’est que le petit boursier d’une école prestigieuse coincé entre deux réalités. "J’ai choisi la natation parce que c’est un sport individuel", explique Christos Tsiolkas. "Quand vous gagnez, vous devenez un golden boy." Sauf que Danny connaîtra l’échec, l’amertume, s’abandonnera à la violence, passera par la case prison, avant de renaître, ailleurs, autrement.

Au long d’une trame dont le montage temporel est audacieux, c’est le mot "honte" qui revient le plus souvent. "Il y a plusieurs années, une amie m’a dit que c’est à travers l’expérience de la honte que l’on devenait vraiment adulte. A l’époque, je ne l’ai pas compris, mais à présent, je sais que c’est vrai. L’écriture de ce roman a été ma manière d’affronter la honte, qui a le mieux défini les états émotionnels que j’ai traversés dans ma vie. De plus, la honte est aussi fortement ancrée dans la réalité australienne, à travers l’héritage colonial." Si la honte touche aux origines familiales, au milieu social, à la culpabilité, il est à noter qu’elle n’est jamais liée à l’homosexualité de Danny, pleinement acceptée par les siens.

Tout au long de son parcours, Danny n’aura de cesse d’être reconnu, alors que beaucoup le considèrent comme un usurpateur. "J’ai commencé à écrire ce roman après le succès de La gifle , qui m’a donné un autre statut, et j’ai voulu traiter ce phénomène. L’adulation est très dangereuse. Moi, j’ai beaucoup travaillé alors que Danny, qui est si jeune, a un don qu’il pervertit quand gagner devient une obsession." Car être le premier permettrait à Danny d’enfin trouver sa place, lui qui vit écartelé entre deux mondes. "Je suis moi-même de la seconde génération, né à Melbourne de parents immigrés de Grèce. Avoir deux maisons, deux langues a été mon quotidien. Si vous m’aviez rencontré quand j’avais vingt ans, je vous aurais dit que j’étais grec. A trente ans, je me sentais à moitié grec et à moitié australien. Alors qu’aujourd’hui, je me sens australien. Mon sentiment d’appartenance a évolué, de même temps que mon rapport aux mots à travers mon travail d’écrivain. Danny ne possède pas les mots qui lui permettraient de dire à quoi il appartient. Avoir une conversation avec sa mère ne peut que se faire simplement - ce qui est peut-être plus honnête, aussi".

A travers la trajectoire de Danny se dessine également le portrait de l’Australie en pays pétri d’inégalités, égoïste, raciste, individualiste. "L’Australie est une nation en devenir. Pour certains, c’est un paradis, le meilleur endroit sur terre, or pour d’autres, c’est l’enfer. Ces deux visions extrêmes, très fréquentes, reflètent l’immaturité du pays. Savoir qu’il y a du bon et du mauvais fait partie de l’histoire de tout pays - et je n’oublie pas combien est importante pour nous la question aborigène et le pardon qui a été formulé. La vision que j’ai de l’Australie est peut-être rude, mais elle est juste."

L’Australie, c’est aussi une île. L’eau y est donc omniprésente, comme elle est essentielle pour Christos Tsiolkas qui vient d’une autre civilisation intimement liée à l’eau. "Je respire mieux quand je suis près de l’eau ou dans l’eau. Je ne vis pas près de l’eau, mais pour écrire j’ai besoin de voir l’océan, de sentir son côté sauvage et dangereux. C’est ma place et c’est bon pour moi." Être soi-même dans l’eau à travers la natation est un exutoire pour Danny. Comme la littérature le fut pour Christos Tsiolkas : "Je suis tombé amoureux de la littérature très jeune, quand j’ai commencé à devenir honteux de mon corps. La littérature a été un monde dans lequel je pouvais m’immerger, ce qui m’a sauvé. Elle a été mon refuge, tout comme le cinéma".

Roman sur le sacrifice et l’ambition, "Barracuda" vibre autant de rage que de bienveillance à travers des personnages complexes et déchirés, admirablement campés. Qui permettent à l’auteur de tenter de cerner les contours de la bonté. "Il m’est difficile de la définir alors que les mots nécessaires disparaissent de notre vocabulaire. C’est un ami qui m’a poussé à écrire à propos d’une bonne personne, et cela m’effrayait. Etre une bonne personne n’est jamais fini, il faut chaque jour recommencer. Mais je sais que si je suis à Bruxelles aujourd’hui, si j’ai pu devenir un adulte, un intellectuel, un homosexuel alors que je n’avais pas toujours les mots nécessaires, c’est grâce à mes parents, mes amis, mes amours, les écrivains qui m’ont encouragé, tous ceux qui m’ont aidé quand je n’étais rien."


Christos Tsiolkas, "Barracuda", 10/18 n° 5118, 526 pp.

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