Sacré Roald Dahl

Le géant de la littérature jeunesse naissait voici cent ans. Évocation.

Supplied By Alpha 056649 06/12/04 Lot 5 Roald Dahl in Repton School uniform circa 1930 holding his camera Estimate : £950 - £1,050 The Photographs Of Roald Dahl Charity Auction Christies , King Street , London
©REPORTERS
Laurence Bertels

On le présente volontiers, et à raison, comme le "bon gros géant" de la littérature jeunesse. Roald Dahl fut bien plus encore. Pour petits ou grands, on ne compte plus le nombre de romans, contes, nouvelles, lettres, poèmes ou récits autobiographiques que signa ce père de "Matilda", de "Charlie et la Chocolaterie", de "James et la Grosse Pêche" ou encore du petit garçon des "Sacrées Sorcières".

Avant d’écrire pour les enfants dans sa fameuse cabane à Great Missenden, devenue musée depuis, Roald Dahl connut plusieurs vies et dut traverser de véritables épreuves, dont la pire de toutes, sans doute, la perte d’un enfant.

Fils d’immigrés norvégiens, il naquit le 13 septembre 1916 à Llandaff, au pays de Galles, et mourut le 23 novembre 1990 à Oxford, en Angleterre, des suites d’une leucémie, au terme d’une existence romanesque au cours de laquelle il fut tour à tour pilote de chasse, espion, connu à Hollywood, romancier et correspondant. Depuis le début de l’année, le Royaume-Uni célèbre le centenaire de ce génie élevé au rang de star nationale et les manifestations se multiplient avec en point d’orgue ce mardi 13 septembre.

Dès l’enfance

Il y a tant à dire sur Roald Dahl qu’on ne sait par où commencer. Alors, penchons-nous d’emblée sur son enfance racontée avec force détails dans "Moi, Boy" d’autant que les éditions Gallimard viennent, pour l’occasion, de sortir une nouvelle édition, "Moi, Boy et plus encore" assortie de photos, de lettres manuscrites et de dessins de Quentin Blake, illustrateur attitré dont les crocodiles auront marqué tous les imaginaires. Mais aussi de précieux inédits tels que "D’autres choses sur maman" ou l’hilarant "Mon chariot en meccano".

Sans doute le plus savoureux d’entre tous car il révèle la jeunesse de Roald Dahl, "Moi, Boy" n’est pas une autobiographie. "Une autobiographie, déclare-t-il c’est un livre qu’on écrit pour raconter sa propre vie et qui déborde généralement de détails fastidieux." Néanmoins, de la présentation de ses parents norvégiens, Harald et Sofie Magdalene, à "L’adieu au collège", tous les épisodes de ce récit sont vrais, émaillés de souvenirs drôles, cruels ou tristes. A l’origine, surtout, de nombre de ses histoires, des "Sacrées sorcières" à "Charlie et la chocolaterie". On comprend également d’où lui vient cette attirance pour les bonbons, son amour de la farce et son incomparable talent pour faire sortir les adultes de leurs gonds.

L’ivresse du médecin

Plusieurs épisodes ont marqué l’histoire de la famille nombreuse - six enfants - dont la fracture du coude de Harald Dahl, père de Roald, diagnostiquée comme une épaule démise par le docteur dont l’arrivée est qualifiée d’"aussi majestueuse qu’éthylique". Une erreur médicale qui vaudra, dans un premier temps, de vrais cris de douleur à son père et, par la suite, l’amputation de son avant-bras gauche. D’autres événements, plus dramatiques, ponctueront l’enfance de l’écrivain dont, à quelques mois d’intervalle, la mort de sa demi-sœur Astrid, à 7 ans, suite à une crise d’appendicite, et de son père, probablement de chagrin, quelques mois plus tard, à 57 ans.

Avec une alternance rythmée entre les moments heureux, graves ou comiques, Dahl poursuit ces tranches d’enfance, d’aventures en déconfitures. Il entre rapidement dans le vif du sujet : la scolarité et le mal du pays. Celui, raconte-t-il, qui s’assimile au mal de mer, dont on croit être protégé, qui s’attrape sans crier gare et s’oublie dès qu’on a posé pied à terre ou retrouvé le foyer familial. Un mal qui le pousse à feindre une crise d’appendicite après avoir observé celle de sa demi-soeur. Mais les médecins et parents ne seront pas dupes. Le sel de ces différents épisodes se trouve dans le sens du récit, du détail et de l’incontestable humour du narrateur.

Supplices corporels

"Moi, Boy" ouvre aussi les portes d’une Angleterre où l’éducation n’était pas une mince affaire. Etre inscrit à l’école paroissiale de Llandlaff au pays de Galles, à l’internat du collège de Weston Super Mare ou à celui de la Public School de Repton laisse des traces. Les châtiments y étaient redoutables comme le décrit Roald Dahl avec une précision qui donne froid dans le dos lorsqu’il s’agit de dénoncer la cruauté du principal qui alternait coups de canne et bourrages de pipe pour que la douleur ait le temps de traverser le corps entier. Ce principal deviendra ensuite, s’insurge l’écrivain, archevêque de Canterbury et couronnera la reine Elisabeth à l’abbaye de Westminster ! On appréciera particulièrement le second degré avec lequel l’auteur décrit, lorsqu’il est employé dans la Shell Company, son futur métier, tellement plus difficile que celui d’homme d’affaires : "Après avoir passé deux heures avec ses personnages, loin de tout, l’écrivain sort de son bureau, vidé de sa substance, raison pour laquelle il a, plus souvent qu’un autre, besoin d’un bon whisky…"

Le rôle de sa mère

Une vie d’écrivain qui débutera par hasard, après un accident d’avion en Libye, en 1940, qu’il raconte dans "Shot Down over Libya". Le virus était né. Suivront les Gremlins, qui intéressent Walt Disney. Puis de réputés recueils de nouvelles pour adultes ("Kiss Kiss", 1960 ou "Bizarre !, Bizarre !", 1953). Il faudra attendre 1966 et "James et la Grosse Pêche" pour que Roald Dahl écrive à nouveau pour la jeunesse. Entre-temps, ce géant par la taille également - il mesurait 1,98 m -, a rencontré plusieurs drames personnels. En 1962, il perd sa fille de sept ans des suites d’une rougeole après que son fils de quatre mois, Théo, renversé par un taxi à New York, a échappé à la mort et souffert pendant de longues années d’hydrocéphalie dont il guérira grâce à l’implication de son père. En 1965, sa femme subit une série d’attaques d’anévrisme qui lui coûteront de longues années de rééducation, aidée par son mari. En 1983, toutefois, le couple divorce et Dahl épouse en secondes noces Felicity Crosland, après dix ans de relations passionnées.

Toute sa vie durant, Roald Dahl entretint une correspondance avec sa mère, la personne, dit-il, qui, par son intellect et son intérêt profond pour les choses de la vie, aura été la plus influente pour lui. Elle lui a caché ses ennuis de santé pour le protéger quand il était en difficulté. Un amour maternel qui rappelle celui de la mère de Romain Gary dans "La promesse de l’aube", elle qui avait prévu des lettres post-mortem ! Le parallèle avec l’auteur des "Racines du ciel" ou encore avec Antoine de Saint-Exupéry ne s’arrête pas là. Tous trois, en effet, ont été pilotes de chasse pendant la guerre, se sont révélés être de vrais séducteurs et, surtout, ont marqué l’histoire de la littérature.


"Moi, Boy et plus encore", Roald Dahl et Quentin Blake, Gallimard jeunesse, 238 pp; env. 14,90 €.

Lire hors-série "Roald Dahl, le géant de la littérature jeunesse", Gallimard jeunesse, 108 pp; env.16,50 €.