Fitzgerald, les derniers feux d’un géant

Stewart O’Nan trace le portrait romanesque de l’auteur de "Gatsby le Magnifique" en ses trois dernières années. Rencontre.

Geneviève Simon à Paris
Fitzgerald, les derniers feux d’un géant

Toute vie est un processus de démolition." Ces premiers mots de "La Fêlure", écrits par Francis Scott Fitzgerald en 1936, sont essentiels pour comprendre celui que d’aucuns considèrent comme l’enfant terrible des lettres américaines. Mais avant de sombrer, l’auteur de "Gatsby le Magnifique" avait été l’icône de l’ère du jazz. Scott et sa fantasque épouse Zelda étaient alors de toutes les fêtes et de tous les scandales d’une folle décennie allant du traité de Versailles, en 1919, au krach boursier de Wall Street, en 1929. La suite sera plus délicate : Scott peinera à faire publier des nouvelles (ses seuls revenus), il mettra neuf ans à écrire l’ambitieux et troublant "Tendre est la nuit" qui se vendra peu, Zelda sera internée en hôpital psychiatrique. A sa mort en 1940, à l’âge de quarante-quatre ans, il laissera pourtant un remarquable roman inachevé, "Le Dernier Nabab". Comment est-il parvenu à ce miracle ? C’est tout l’enjeu de "Derniers feux sur Sunset" ("West of Sunset"), qui voit l’écrivain américain Stewart O’Nan se glisser dans la peau de F. S. F. pendant les trois dernières années de sa vie.

Hollywood, clap troisième

"Comme beaucoup, explique Stewart O’Nan, qui était à Paris lors du récent festival America, je connaissais ce qu’on disait de la fin de son existence : il aurait perdu son temps à Hollywood, y aurait ruiné sa santé. Mais après avoir lu ‘Le Dernier Nabab’, je me suis rendu compte que ce roman était merveilleux alors que Fitzgerald n’avait plus rien écrit depuis des années. Pourquoi s’est-il remis à si bien travailler ? Parce qu’il est tombé amoureux : il a renoué avec une vision romantique de la vie qu’il avait perdue."

En 1937 débute pour Fitzgerald une troisième tentative à Hollywood, à la Metro Goldwyn Mayer - après les échecs de 1925 et 1931. Cette fois, il tient à réussir même si, pour un écrivain habitué à mener seul sa barque, la fabrique hollywoodienne est déconcertante : on retire les projets aussi vite qu’on les confie, sans états d’âme, brisant au passage bien des ego. C’est Billy Wilder qui le dit : Fitzgerald "était comme un sculpteur à qui on demandait un travail de plomberie. Il ne savait tout simplement pas raccorder les tuyaux pour que l’eau s’écoule".

La renaissance, grâce à Sheilah

Malmené au même titre que les autres, Scott persévère pourtant. Non sans résultat : il figurera au générique de "Trois camarades", dont il est l’auteur principal, et participera à "Autant en emporte le vent". Un soir, il croise Sheilah Graham. Cette jeune ambitieuse qui tient une rubrique mondaine le fascine dans l’instant : elle est en avance sur son temps, elle ne doit ce qu’elle est qu’à sa propre volonté, elle est indépendante - toute ressemblance avec Zelda n’étant évidemment pas fortuite. "C’est une période intéressante pour lui, poursuit Stewart O’Nan, il est amoureux, il écrit très bien, il fait face à toutes ses obligations, il paie ses factures (la scolarité de sa fille Scottie et les soins de Zelda), il est entouré d’amis, dont Dorothy Parker et Humphrey Bogart. Je me suis demandé ce qu’il ressentait de vivre cela, dans un contexte où personne n’ignore que l’Europe va entrer en guerre. Fitzgerald savait qu’il ne reverrait jamais Paris, il était très préoccupé par ce qui s’y tramait."

Pour mener à bien son seizième roman, Stewart O’Nan a relu tous les écrits de Fitzgerald, dont on possède une importante correspondance. "A travers mes recherches, je pistais les opportunités : des scènes importantes dans sa vie mais qui, dans une biographie, ne font que quelques lignes." Ainsi de la scène, saisissante, où il retrouve dans un restaurant Ginevra, son premier amour, qui l’a finalement rejeté à cause de ses origines modestes. "Ginevra, c’est la Daisy de Gatsby, il n’a plus entendu parler d’elle pendant des années et elle réapparaît : quelle scène ! Le biographe ne peut que deviner comment s’est déroulé le repas, moi j’y suis : je montre comment il l’attend, ce qu’il pense, ce qu’il ressent. Etre à la place de Fitzgerald, au plus près de ses émotions, c’était mon objectif."

Faire partie de la société

Et le pari est tenu : sur près de quatre cents pages, on est dans l’intimité vibrante d’un homme et d’un auteur. Ce, en toute fidélité avec l’œuvre de cet autodidacte qui n’a cessé de puiser dans son existence matière à écrire. Plus encore, la façon dont Stewart O’Nan l’incarne est particulièrement subtile et émouvante, dans un mouvement d’oscillation entre ces deux citations placées en exergue qui définissent Fitzgerald au-delà de la contradiction : "Il n’y a pas de deuxième acte dans les vies américaines" / "Rien n’était impossible : tout ne fait que commencer".

Perfectionniste, l’orfèvre qu’était Fitzgerald n’aurait jamais laissé paraître "Le Dernier Nabab" tel que nous le connaissons aujourd’hui. C’est pourtant un texte majeur, précieux témoignage de l’ultime expérience hollywoodienne d’un écrivain dont les livres, dans le demi-siècle qui suit sa mort, s’écouleront à quelque 12 millions d’exemplaires. Et ce n’est pas fini. "Avec Mark Twain, il est l’un de nos plus grands écrivains", constate Stewart O’Nan qui le place plus haut qu’Hemingway, dont il juge le spectre d’intérêt moins large. "La thématique que Fitzgerald n’a cessé d’explorer est toujours d’actualité : qui fait partie de la société, qui est exclu ? Si vous n’êtes pas né au bon endroit, dans la bonne famille, des portes vous sont fermées, ce qui est toujours vrai pour des millions de gens en Amérique et dans le monde."

Stewart O’Nan, "Derniers feux sur Sunset", traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville, L’Olivier, 389 pp., env. 23 €