Gaël Faye : "Le Rwanda interroge notre humanité, notre capacité à vivre ensemble"

Sensation littéraire de la rentrée avec "Petit pays", le rappeur franco-rwandais Gaël Faye figure dans la dernière liste des nominés au Goncourt. Rencontre à Paris pour parler d’identité, de littérature, du génocide rwandais, de racisme, de musique et de la folie médiatique qui s’empare de lui. Gaël Faye est l'Invité du samedi de LaLibre.be.

Gaël Faye : "Le Rwanda interroge notre humanité, notre capacité à vivre ensemble"
©NYIRIMIHIGO
Entretien à Paris: Jacques Besnard

Paris, campus de Jussieu. Au milieu des centaines d’étudiants qui fourmillent à travers les allées ensoleillées de leur université entre deux heures de cours, Gaël Faye se fond parfaitement dans le décor. Avec son petit sac harnaché sur le dos, le romancier bien apprêté et un brin dégingandé fait penser à Stromae. Poli, modeste, sympa malgré le succès fulgurant qui lui tombe sur le coin du nez. "Je n’ai écrit qu’un livre. J’ai encore du mal à me considérer comme un romancier", avoue sans sourciller celui qu’on présente pourtant comme l’un des favoris pour le prix littéraire francophone le plus prestigieux: le Goncourt. (Ndlr: Il a finalement remporté le Goncourt des lycéens ce 17 novembre 2016). A trente-quatre ans. Qui dit mieux ?

S’il n’a semble-t-il pas oublié d’où il vient, le primo romancier franco-rwandais, qui a grandi au Burundi avant de fuir à 13 ans à Paris, a mis longtemps à savoir qui il était. Pas facile d’être écartelé entre deux continents. Pas évident d’être considéré comme un blanc dans la moiteur de l’Afrique, comme un black dans la grisaille de Paname. "On m’a toujours dit que j’étais 50% noir, 50% blanc. Je dis souvent que je suis plus une rencontre entre deux fleuves."

Avec son très autobiographique "Petit pays", le rappeur a renoué avec un passé qu’il n’avait jamais réussi à faire émerger et au cours duquel il nous emmène faire les quatre cents coups dans les ruelles de Bujumbura. Des bribes de joie avant l’effroi: le génocide au Rwanda. La folie humaine vue à travers les pupilles d’un gamin de 13 ans qui voit son monde s’écrouler, son innocence s’évaporer et sa mère sombrer. L'horreur d’un drame qui laisse une douleur indélébile à ceux qui l'ont vécu et que l'auteur résume dans une métaphore d’une justesse imparable. "Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie."

Gaël Faye était l'Invité du samedi de LaLibre.be fin octobre dernier. Suite au Goncourt des lycéens remporté par l'auteur, nous vous proposons cet entretien en accès libre. 

Bon, qu’est-ce qu’il se passe Gaël ? "Petit pays" est votre premier roman et vous êtes dans la liste finale du Goncourt, vous avez remporté le prix du roman Fnac. Vous n’êtes pas un peu perdu ?

Au début, c’est drôle et puis là ça devient… (il hésite). Il faut que je puisse me répéter et me dire en permanence que ce que je suis en train de vivre n'est pas quelque chose de normal. J’essaie de me le répéter chaque matin. J’ai sorti des albums et je sais qu’on n’a pas autant d’attention que celle que je peux avoir sur ce roman-là et c’est important à mon avis de se le dire. Il ne faudrait pas que je vive mal la prochaine sortie où il n’y aurait pas la même attention. D’autant que pour moi, ça n’a rien à voir avec la qualité intrinsèque de l’oeuvre.

Comment vous expliquez un tel succès ?

Ce roman c’est une alchimie de plein de choses que je ne peux pas expliquer. Cet écho, j’en suis très content mais j’arrive à faire la part des choses entre une oeuvre et sa réception.

Avant d'être romancier, vous êtes donc d'abord rappeur. Ce n'est pas le même travail, j'imagine, d'écrire un roman qu'une chanson...

La musique c’était déjà une manière de déployer des thèmes. Quand j'écris une chanson, je travaille à partir de ma personne. Le roman a aussi des aspects autobiographiques mais c’est quand même une invention de personnages. La chanson c’est plus direct, c’est un petit cliché, un "snapchat". Le roman, c’était plus un marathon, une course de fond. Et puis, la sortie d’un roman est plus facile que celle d'un disque. Il sort et on n’a plus rien à faire à part des interviews, des rencontres. L’album, tout le travail est à faire : les clips, les tournées… Une chanson, une fois écrite, il faut quand même te demander si tu l’aimes assez pour la chanter 200 fois.

Vous êtes la meilleure pub contre les détracteurs du rap. Je pense notamment à Eric Zemmour qui avait déclaré que le rap était "une sous-culture d'analphabète.”

Ils ne connaissent pas. Un jeune m'a contacté et m'a dit que sa mère avait halluciné. Comment un rappeur peut être sur la liste du prix Goncourt ? Je lui ai dit: "Tu as montré ça à ta mère, ça fera son chemin dans sa tête." Tout comme pendant des années, on nous a dit que le rap était une mode passagère, que ce n'était pas de la musique. Nous, nous savions que c’était une culture et qu’elle allait durer. Parlez, parlez mais nous on vous montrera que non. La vérité, ce n'est pas le discours, ce sont les actes (rires). On dirait un politicien quand je dis ça mais c’est vrai.

Gaël Faye : "Le Rwanda interroge notre humanité, notre capacité à vivre ensemble"
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Vous avez toujours du mal à vous considérer comme un romancier ?

Je n'ai écrit qu'un livre. Je fais la tournée du Goncourt des lycéens, je parle avec des gens qui ont écrit dix, vingt romans. Quand on parle de littérature, je me sens petit. Etre écrivain, ce n’est pas seulement écrire, c’est être un très gros lecteur. Je dois aussi bosser cette culture littéraire que je n’ai pas.

Votre personnage Gabriel est initié à la lecture par sa voisine. Le fait de se plonger dans les livres lui permet de sortir de son quotidien, de survivre. Dans votre roman, vous écrivez qu’un livre peut nous changer. Quel(s) livre(s) vous a (ont) marqué ?

Plein de livres m’ont changé. Celui qui me vient à l’esprit c’est "Peau noire et masques blancs" de Frantz Fanon qui évoque mes interrogations d’enfant métisse et de double-culture, qui définit qu’est-ce que c’est être noir, blanc… Lui, il répond d’une manière claire, fulgurante, sans équivoque, sur l’idée que le blanc et le noir n’existent pas. Ca fait bateau et cliché mais il l’amène, avec une force du verbe, une force de la proposition, de l’engagement qui, moi, m’a bouleversé. Du jour au lendemain, ce livre a agi comme une pommade, un remède miracle.

"J'avais l'impression, durant toute mon adolescence, d'être un entre-deux"

Le thème du métissage revient souvent dans votre oeuvre. On vous a toujours dit : "tu es 50% blanc, 50% noir". C'est une bêtise pour vous ?

C'est réducteur et ça n'aide pas. Un enfant métisse à qui on dit ça, il se dit que lui n’a pas la chance d’être 100%. On a besoin de se représenter un être entier de tout ce qu’on est. C’est en ça que je trouve que c’est dangereux de subdiviser les gens, de se dire qu’ils sont moitié-moitié. On est toujours 100% de tout ce qui nous constitue. Faut faire attention aux mots car on les intègre et on se représente à travers elles. Moi j’avais l’impression, durant toute mon adolescence, d’être un être dual, un entre-deux.

Un documentaire vous suit lors de votre retour au Rwanda et au Burundi et est intitulé "Quand deux fleuves se rencontrent". C'est une phrase qui résume bien la définition que vous vous faites de votre identité ?

Il fallait que je trouve une métaphore. On comprend tout de suite. L’image de deux fleuves qui se rencontrent pour ne former qu’un seul, je trouve qu’il n’y a pas plus fort. Bah ouais, quand l’eau se rencontre, comment tu veux savoir après d’où vient cette goutte d’eau ? Tout est mélangé et on ne se pose plus la question.


On parle souvent de crise identitaire pour parler des jeunes qui tombent dans le terrorisme. Vous avez vécu à votre échelle une crise identitaire lorsque vous êtes arrivé à Paris ?

Quand je suis arrivé en France, on aurait pu me dire: "Il n’y a pas de problème, t’es Français". A chaque fois, on me demandait: "D’où tu viens ?" Je ne me suis pas senti accueilli quoi, pas senti appartenir à un ensemble. Du coup, à un moment donné, bah oui tu te replies sur toi. Le problème ne vient pas que des jeunes, il y a aussi des discours. On leur met dans la tête cette crise identitaire. Là, on parle de "Gaulois", des "enfants d’origine ", "issus de l’immigration ", les "racisés ". Ces mots laissent penser qu’il y a différentes catégories et qu’on n’est pas un ensemble.

Dans votre roman, Gabriel vit heureux jusqu'à la guerre civile au Burundi. Sa mère sombre dans la folie après avoir vu les horreurs du génocide au Rwanda. Il a alors cette phrase terrible: "Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie." Ca vous colle à la peau et ça vous collera toujours à la peau ?

On ne peut pas être issu d’une communauté qui a vécu le génocide et ne pas être marqué à vie. En fait, j’ai discuté une fois avec une historienne du génocide arménien. Elle me disait qu'il y avait beaucoup de traumas chez les enfants arméniens de la quatrième génération. Alors que parfois, leurs parents ne leur ont même pas parlé du génocide. Il y a des stress, des manières d’être au monde, d’être sur le qui-vive et d'être vigilant. De se dire que ça peut revenir. Cette instabilité, cette anxiété sont là quand on a vécu cette idée qu’on devait disparaître de la surface de la planète parce qu’on était ce qu’on était. Ca, ça reste. Donc mazoutés à vie, oui. Il y a ceux qui s’y noient, ceux qui ne peuvent pas continuer à vivre. C’est le cas de la mère qui reste bloquée en 1994.

Comment vous avez géré ça, vous, à 12 ans ?

Je n'ai pas compris le génocide. On n’a pas mis les mots sur ce qui s’est passé. C’était tellement vertigineux qu’on en a pas parlé aux enfants.

Gaël Faye : "Le Rwanda interroge notre humanité, notre capacité à vivre ensemble"
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Vous captiez toute le violence de cette guerre ?

J’ai vécu deux ans dans la guerre. Quand on tue un homme devant toi, tu captes… Après, tu ne comprends pas pourquoi. A la télé, dans les films, dans les mangas, dans les jeux vidéo, on tuait un méchant parce qu’il avait fait du mal. Là, quand on est dans la rue et qu’on attrape quelqu’un qui a l’air de passer par hasard et qu’on lui met un pneu au tour du cou et qu’on le brûle, tu ne comprends pas. Ce sont des choses qui existaient à Bujumbura à cette époque-là. Enfant, tu ne vois que de la violence. Ce que je trouvais intéressant avec le regard de l’enfant, c’est que, lui, il voit juste ce monde fou. Il ne donne pas de justification, il met le lecteur en face de la folie des hommes et de l’absurdité de la situation.

Gabriel écrit aussi une lettre à Christian, son cousin décédé. C'est à ce moment qu'on comprend que Gabriel change avec les horreurs de la guerre.

A ce moment-là, on monte dans la musicalité du roman. La mère passe des nuits à raconter à sa fille la violence qu'elle a vue, puis elle jette un cendrier à Gabriel puis disparaît. Avant de repartir sur autre chose, j’avais envie de redescendre en intensité. La lettre me permettait de travailler sur la psychologie. Dans les lettres, c’est vraiment personnel, on n'entend plus sa voix. C’est le moment où il commence à changer, ne plus être l’enfant qu’il était, au point de parler à quelqu’un de mort.

"Le Rwanda interroge notre humanité sur notre capacité à vivre ensemble"

Vous avez choisi de revivre au Rwanda. Pas votre maman qui n'a pas envie de vivre à côté de certains bourreaux qui ont massacré des membres de sa famille...

Je respecte et je comprends ma mère qui ne veut pas y retourner. Beaucoup ont purgé leur peine, beaucoup sont sortis et sont réintégrés dans la vie civile. Dans mon quartier, je sais que tel voisin, tel type dans le cabaret où on va boire des bières, a massacré toute une famille.

Comment ça ne part pas "en vrille" là-bas ?

C’est le miracle rwandais, c’est la résilience des Rwandais. C’est ce travail, cette envie de passer à autre chose. Le Rwanda interroge notre humanité, notre capacité à vivre ensemble. C’est vraiment un pays qu’on doit aller voir de près, qu’on doit étudier, qu’on ne doit pas juger facilement. La capacité à cohabiter sans la violence et en se projetant dans le futur en ayant un pacte social assez solide pour qu’une vie décente puisse avoir lieu au quotidien. Juste ça, c’est un miracle.

Vos beaux-parents Alain et Dafroza Gauthier sont à la tête du Collectif des Parties civiles pour le Rwanda et traquent depuis vingt ans sans relâche les responsables du génocide. C'est important selon vous ?

C’est absolument nécessaire. Il ne peut pas y avoir de réconciliation et d’ailleurs dans aucune société s’il n’y a pas de justice. Encore plus après un génocide. La reconstruction passe par la justice. Là où il y a de l’impunité, le bien et le mal s’équivalent et ça pose un problème. La société burundaise est malade de cette impunité qui existe depuis l’indépendance ou l’assassinat de personnes n’est jamais puni. Il y a une banalisation du crime qui fait qu’on entretient la violence, les rancoeurs et les haines.

Dans la chanson "A-France", vous dites que depuis le génocide, vous ne croyez plus ni à l’Onu ni à l’Otan. Quand vous êtes arrivé à Paris, vous en avez voulu aussi à la France ?

J’ai eu une colère contre l’inaction de la communauté internationale qui a assisté en direct au génocide d’un peuple et qui a laissé faire, qui a détourné les yeux. Cette colère est toujours là et je n’arrive pas à comprendre comment cela a pu se faire. Le Rwanda c’est la mauvaise conscience de la communauté internationale. Comment l’Onu, les Français, les Belges qui étaient sur place ont laissé des gens avec des machettes tuer les autres ? Tout le monde le répète, même Romeo Daller, qui gérait le contingent de l’Onu. Avec 1.000 hommes on arrêtait le génocide.


Comment expliquer dès lors cette inaction ?

Du racisme. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Je pense qu’il y a une forme de racisme, quelque chose dans le subconscient de l’Occident, qu’un mort africain ne vaut pas un mort blanc. Là-bas, on meurt plus facilement, là-bas, on tue plus facilement, les noirs ont l’habitude de s’entretuer. Finalement, c’est moins important. On attribue certaines phrases à Mitterrand qui aurait dit: "Un génocide dans ces pays-là, ce n’est pas très important."

"Très rares sont les gens qui sont racistes sciemment"

Vous avez dit: "Le racisme est plus facile à supporter quand on blanc en Afrique que quand on est noir en France". Pourquoi ?

Parce que le racisme en Afrique est un racisme où je suis considéré en tant que blanc mais où on estime que j’ai des qualités. Les gens se disent que tous les blancs sont riches, sont au-dessus. Du coup, tu vas payer plus cher au resto, je vais être agressif parce que j’ai un complexe d’infériorité, je vais surjouer par rapport à toi. Le racisme, en Europe, est un racisme d’infériorisation où, en gros, on te dit, à cause de ta couleur de peau, "tu n'es pas un homme comme moi". C’est l’inverse et c’est plus dur à gérer.

Vous avez beaucoup subi le racisme à Paris ?

Ouais bien sûr. Quand on dit ça, les gens pensent qu’on veut se victimiser. Le racisme est toujours là mais très rares sont les gens qui sont racistes sciemment. Ce sont des petites remarques, des manières d’être. Quand dans un salon du livre, on me dit "Ah mais vous parlez très bien le français", c’est une forme de racisme. J’en rigole, la personne ne me veut pas du mal. Quand on m’interdit de rentrer dans un restaurant parce que je suis noir, là je me sens blessé.

La première partie du roman parle de l'enfance heureuse de Gabriel qui traîne avec ses copains dans son quartier de Bujumbura. Beaucoup de moments de bonheur que vous aviez occultés. Grâce à l'écriture, vous vous êtes souvenu de choses que vous aviez oubliées?

La guerre avait brouillé les souvenirs de l’enfance heureuse que j'avais eue. La première envie c’était de retrouver ce qui s’était passé, de recréer et de me remémorer comment la violence est arrivée. Je ne m'en souviens pas. On pourrait croire que la guerre arrive d’un coup mais ça arrive par petite touche. Si ça se trouve, dans un an, s’il y a la guerre en France, on se rappellera qu’aujourd’hui il y a un type qui a pris la parole à la télé et ce quelque chose est peut-être le début de cette guerre. Comment les choses se sont mises en place, c’était une des choses qui m’intéressait à travers le personnage de Gabriel.

La situation est tendue au Burundi actuellement...

Le Burundi est en guerre, s’appauvrit, je suis très pessimiste pour la suite. La chance qu’on a, c’est qu’on n’est pas encore dans les massacres de l’ampleur des années 90 mais beaucoup d’éléments sont là qui peuvent faire basculer le pays: impunité totale, plus aucun journaliste, une crise économique sans précédent. Le risque, c’est la famine, ce sont les massacres donc il faut être très attentif à ce qu’il se passe

Ce jeudi, le prix Goncourt va être remis. Vous êtes dans les quatre derniers auteurs en lice. On parle de vous comme l'un des favoris. Est-ce que ça va changer votre vie ?

Je ne sais pas du tout. C’est un peu comme le loto. Tant qu’on n’a pas touché le jackpot… On peut se dire "tiens, j’achèterai ça" et en fait on ne sait pas. Une seule chose qui me fait un peu peur, c’est que le regard des gens change sur moi. Maintenant, ça va encore. Ces prix sont prestigieux et moi-même j’ai ce défaut. Quand je rencontre quelqu’un qui a gagné ce type de prix, je me dis "ah ouais je rencontre machin qui a gagné le prix Renaudot"… C’est comme si on voyait le prix avant la personne. On ne voit plus l’humain. Je n'aimerais pas qu’on vienne me voir en concert pour voir le gars qui a gagné un prix, qu’on me voit comme une bête de foire.

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